Visite surprise de mes grand-parents, hier après-midi.

J'aime BEAUCOUP mes grands-parents. Avec des majuscules partout. L'expression est un peu galvaudée, mais ils m'ont prodigué beaucoup d'amour et autant d'affection. Ils sont la branche polonaise de la famille, celle qui a débarqué en France après six mois de marche ("La trêve" de Primo Levi est un plagiat éhonté autant que magnifique de leurs aventures) au lendemain de la deuxième guerre mondiale. Mon grand-père a hérité il y a quelques années du surnom de Survivor : il a survécu aux aléas de la guerre et à une tripotée de cancers. Il est dépressif depuis toujours, mais également très joyeux et plein de malice. Ma grand-mère fait plutôt dans l'ambiance bulldozer : elle a 85 ans, marche plusieurs kilomètres par jour, va régulièrement à la piscine et a décidé de passer le restant de ses jours à lutter contre la vieillesse. Le seul fait de penser à son hyperactivité m'épuise... Pour seule augure de son crépuscule, une surdité carabinée qui donne une allure surréaliste à la plupart de nos conversations. Ma grand-mère ne s'en laisse pas conter, refuse de porter l'appareillage qu'elle s'est offert à grand frais et parle très doucement à tout un chacun histoire de démontrer que c'est bien la terre entière qui n'entend rien !

Hier après-midi, donc, mère grand a consenti à hausser un tantinet la voix, et commencé de m'entreprendre solennellement sur son sujet de prédilection :

- Ari chéri, Papi et moi, nous avons quelque chose de très important à te dire (à ce moment-là, mon grand-père s'enfonce dans le canapé, comme s'il redoutait d'entendre la suite. Manière de souligner le courage de sa femme qui a eu l'audace de se lancer !).
- Oui ? (Merde, elle va encore parler du mariage)
- Ari trésor (quelquefois, elle le dit en yiddish, ça donne quelque chose comme "néchoumaley" ou "oilleseuzisse"), j'ai une certaine expérience de la vie, et...
- Et ? (C'est sûr, elle veut parler du mariage)
- Et alors Ari, nous aimerions tellement que tu te maries...
- (Arghhh, je l'savais)
- ... avant que nous mourrions (ah les enfoirés, c'est une nouveauté dans le déroulement de leur argumentaire).
- Papi, Mamie, on en a parlé cent mille fois. Je n'ai pas envie de me marier.
- Pourquoi ?
- (Je pense à une pote qui m'arrachait plus qu'un sourire en affirmant qu'elle ne voyait pas ce que l'administration pouvait à voir avec ses histoires de cul. Mais bon, ils sont quand même âgés, et je les aime, hein).
- Alors pourquoi Ariniou ? Je suis sûre que Heleniou (rigolez pas, ils mettent des gnous partout) a très envie de se marier avec toi. De porter le même nom que toi et Roma(niou).
- (Est-ce que je leur dis tout ce que j'ai un jour écrit ici ?)
- Ari, tu ne réponds pas.
- Non, je n'ai pas envie de me marier.
- Même pour nous faire plaisir ?
(Je suis un ingrat, je suis un ingrat, je suis un ingrat. Pour toute reconnaissance de leur amour, je vais bientôt leur répondre) :
- Même !

LN revient du taf, et s'achève ainsi une discussion qui menaçait de s'enliser dans les grandes largeurs.