mercredi 30 novembre 2005
Devine qui vient dîner
Par Ari, mercredi 30 novembre 2005 à 12:51 | Mon nombril
Hélène m'annonce hier que son pote Fernando vient dîner vendredi soir avec sa femme, à la maison.
Passé le premier moment de consternation, je demande à LN ce qui lui a pris d'inviter son ancien collègue américain, végétarien et conservateur dans l'antre gaucho-bobo-carnivore-saucisses-frites. Elle me sort deux ou trois excuses bidon du type : "bah, au fond, je l'aimais bien ce type" ou "Rappelle-toi d'Erika, sa femme, elle est adorable" ou encore "Ca te fera retravailler ton anglais, ça fait une paie quand même".
Comme ce n'est décidément pas le genre de ma chérie, je lui demande, à la recherche d'une explication à ses fantaisies, si elle a déjà partagé la moindre intimité avec ce type. Je veux dire... Quand on invite un ancien collègue à la maison, un gars qui, en conscience, a voté George Bush en 2000 et en 2004, il faut avoir discuté avec lui de choses un minimum intimes, non ? Avoir échangé des choses assez fortes pour passer outre son statut, ses convictions politiques et son régime alimentaire. En guise de réponse, LN me foudroie d'un : "Ouais, l'année dernière, au séminaire juridique, on était en maillot de bain tous les deux, au bord de la piscine". Ah ok, tout est clair maintenant. A ce degré d'intimité (en maillot de bain au bord d'une piscine !), je décide de battre en retraite non sans asséner un dernier propos vengeur : "M'en fous, c'est pas moi qui ferais à bouffer !".
Le calme revient assez vite (je suis un faux nerveux), et je me console en pensant que sans LN, ma vie sociale serait aussi remplie que le soutien-gorge de Jane Birkin ; qu'avant un dîner à plus de deux, j'anticipe toujours le pire, et suis, au final, régulièrement surpris par la tournure que prennent les événements. Et puis oui, Erika, sa femme, est délicieuse. Elle parle un français impeccable, et elle est démocrate depuis sa première Barbie. D'ailleurs, je trouve ça assez stupéfiant qu'un couple tienne sur la durée quand les opinions politiques de l'un sont à rebours de celles de l'autre. Perso, je n'aurais jamais pu partager ma vie, mon lit et tout le reste avec une madeliniste fan de Hayek. Ni avec une crypto-libérale sarkozyste aux tendances sécuritaires. Tout cela me laisse songeur, et je me promets de leur demander sur quel socle commun, quelles valeurs essentielles repose leur couple.
Peut-être est-ce uniquement sexuel ?
On était en train de bouquiner avec ma soeur, assis sur le canapé du salon. A moi les Possédés, à elle Version Fémina ou Elle, je ne sais plus. Mais je vous interdis de dire du mal de ma soeur. Moi-même, il m'arrive de lire un ramassis de conneries (j'envisage d'acheter Choc un de ces jours prochains).
Au petit matin, c'est rigolard que j'ai vu LN se précipiter pour allumer la télévision. Non je n'avais pas rêvé. Et ma chérie était bien décidée à me rabattre le caquet à grand renfort de preuves journalistiquements assenées. Et là, j'ai assisté hilare à la plus belle déconvenue de l'année : tous les titres y sont passés, jusqu'au plus insignifiant (en vrac un nouveau médicament pour lutter contre le tabagisme, la baisse du CAC 40, la qualification des bleuets à l'Euro 2006, les banlieues, mythe ou réalité ?). Et rien, nada, peanuts sur nos amis les martiens ! J'ai pris mon air le plus indigné et regretté avec amertume la médiocrité de LCI, incapable de hiérarchiser l'information convenablement. Alors quoi, des OVNIS nous rendaient visite en cet automne 2005, et on continuait benoitement à nous causer actions en berne et voitures brûlées. Ca a fait moyennement rire ma chérie qui a réalisé, avec à peine quatre heures de retard, qu'elle avait été victime d'une supercherie montée de toute pièce par un épigone d'Orson Welles avec la complicité involontaire d'un chauffeur de taxi crédule. Enfin, aussi crédule que ma chérie, quoi.
- Des détails ? Euh, quels détails ? demandai-je à LN toujours aussi fasciné.
Je suis supposé porter un masque à chaque fois que je vais chercher Romane à la crèche ou que j'emprunte les transports en commun. Partout où folâtrent des miasmes, à chaque endroit où le corps d'un autre (de 7 à 777 mois) a laissé trainer en chemin une foultitude de virus séduit par mon immunité encore faible. Je les vois roucouler d'ici, ces misérables microbes, arriérés et contagieux. Oui, je les vois (pour un peu, je crois les entendre) : s'enorgueillir de leur capacité jamais démentie à ruer dans les brancards pour mieux contaminer le vain peuple et le conduire tout droit au Père Lachaise à plus ou moins brève échéance. Je suis le Don Juan des bacilles, le tombeur de ces germes. Mais je ne me laisserai pas faire, mézigue. Car j'ai mon masque, moi. Celui qui vous fait ressembler à un dentiste sans sa fraise ou celui qui vous fait passer pour un Hannibal Lecter en période d'apprentissage (à gauche sur la photo). Je porte le masque, diantre. Sans peurs et sans reproches. Ici, là et ailleurs.
Fermeture de la parenthèse idéale, la réalité est beaucoup plus triviale. JE NE PORTE JAMAIS CE PUTAIN DE MASQUE ! Je déteste jusqu'à l'idée même de porter un masque. Je suis opposé, réfractaire, indocile, rétif, insoumis, récalcitrant, rebelle à la cause, contre. Tout contre. Très con(tre) ? Oui, sans conteste. Mais je ne veux plus porter de masque. Vous m'entendez ? PLUS JAMAIS porter cet attribut de la déreliction, cet emblème de la maladie, cet accessoire de bandit pestiféré. Je veux être invisible dans le regard des autres, guéri - complètement guéri - dans celui des miens. La transparence rachète mon existence. Je vous expliquerai un jour cet ambitieux concept que j'ai dévoyé.
Je marchais, donc, sur le trottoir des chiffres pairs de la rue Caulaincourt, m'imposant un debriefing de cette demi-heure carrément onéreuse (c'est pas demain la veille que les psys iront brûler des bagnoles dans les banlieues du neuf cube) quand l'explosion de neurones s'est produit, et que mon cerveau a accouché de cette interrogation essentielle : que devient Jean-Pierre Mader ? Rapidement prolongée par la question subséquente : comment se réinsérer quand on a chanté "Ouh Macumba, elle danse tous les soirs" ?
Avec le temps, ma balance est devenue ma meilleure amie. Je la questionne plusieurs fois par jour, la teste compulsivement en caressant l'espoir d'avoir grossi de quelques centaines de grammes. A chaque réveil, un unique et indépassable horizon : le pèse-personnes. Avant chaque horizontalisation, une épreuve de force, un mano a mano poignant avec la machine, immédiatement suivi d'un verdict qui m'arrachera un "Ouais !" triomphateur ou un "Merde !" désabusé. Hier, j'ai franchi un pas dans la névrose en me pesant... entre chaque plat. J'ai désormais une vision à peu près claire du momentum, cet élan victorieux où un supplément de graisse, une demi-portion de rab, un verre de vin en plus vous permettent de toucher le jackpot.