lundi 21 novembre 2005
Mon balai à chiottes et moi
Par Ari, lundi 21 novembre 2005 à 18:01 | Mon nombril
C'était au mois de février, son ventre était bien rond.
Non, c'était au mois d'octobre, et je ne connaissais même pas LN. Octobre 1999, plus exactement. J'emménageai à Lepic Street, et je me rappelle fort bien de l'humeur du moment : comme le temps, maussade. Mais alors maussade. J'étais plombé par une solitude écrasante, et la perspective de déménager me ruinait le moral dans des proportions qu'il est fort peu raisonnable d'envisager. D'ailleurs, ça devrait être interdit par la loi de déménager quand on est célibataire. Ca serait une loi de salubrité publique, nul ne serait censé l'ignorer, et seuls les couples (et plus si affinités) se verraient délivrés le précieux sésame, une étoile fluorescente verte (comme le feu de la même couleur) qui, accrochée ostentatoirement au cou, vaudrait passeport pour un changement de demeure.
J'étais tellement déprimé que je décidai de marquer mon emménagement d'un signe fort. Mon installation serait gravée dans le marbre rafraichissant du panache ou ne serait pas. Fier et résolu, j'entrai dans un magasin d'appareils sanitaires et accessoires ménagers, non loin de la Place de la Madeleine, et entrepris la vendeuse sur le ton de la complicité : "Bonjour Madame, je voudrais une balayette pour mes toilettes." Je précisai que je souhaitais acquérir un objet assez joli rapport au fait que je déménageais. La jeune femme, à peine étonnée par ma requête (c'était une vraie professionnelle), me présenta quelques modèles. C'était la première fois que je m'apprêtai à acheter pareil objet, et je sentis le poids de l'hésitation se faire jour. Tenaillé par le doute, en proie à une fébrilité de plus en plus envahissante, je m'en sortis par une saillie que j'ai appris à trouver remarquable avec le temps : "Je voudrais la plus chère s'il vous plait !".
Et c'est ainsi que je rentrai à la maison, ma fierté retrouvée, avec un balai à chiottes (en argent dixit l'accorte vendeuse ; je n'ai jamais vérifié) qui m'avait coûté la modique somme de 534 francs. Je n'avais pas encore de lit ni de canapé, les salles d'eau étaient en chantier, ma vie entière était un chantier. Mais j'avais un balai à chiottes de niveau mondial, acquis au prix fort. Parce que je le valais bien.
Quelques mois plus tard, je rencontrai Hélène, preuve qu'il n'y a pas de hasard dans la vie.