J'ai négligé la rubrique Mon permis, et par la même occasion mes infatigables lecteurs, probablement plongés dans l'incertitude la plus abyssale sur ce que j'en viens à qualifier de gigantesque entreprise. Les plus audacieux d'entre vous penseront que j'ai obtenu mon papelard rose sans éprouver le besoin de frimer, et ceux-là me connaissent bien mal. Les plus pessimistes croiront que j'ai abandonné en chemin tout espoir de conduire en jour, et ceux-là me connaissent presque mieux que moi-même. Les plus raisonnables s'en foutront avec une force tsunamiesque, mais là n'est pas la question.
Bon, tout le monde a tort sauf ceux qui s'en foutent. Mais là n'est pas la question, je vous dis.
Adonques, j'ai conduit deux heures aujourd'hui. Deux heures de plus. Pour un modeste totale de 44 heures. Soit 158 400 interminables secondes à faire le mariole à côté de la place du mort. Guess what ? Je préfère toujours la place du mort !
Si on ajoute les trente heures prises il y a une dizaine d'années, je ne suis pas loin du Guiness Book. La consolation, et elle n'est pas maigre, c'est que je commence à très bien connaître mes moniteurs. Ils sont quatre à se succéder, à intervalles réguliers, dans mon habitacle, et ils m'ont plutôt à la bonne. D'une part, ça leur change un peu les idées d'avoir un trentenaire avec qui discuter. Et puis, je crois bien qu'ils sont touchés par ma tenacité et mon envie de bien faire. Du coup, si je progresse aussi lentement, c'est quand même un peu de leur faute parce que je suis plus concentré sur notre incessant babillage que sur ces stupides priorités à droite.
C'est fou ce qu'on peut apprendre en quelques heures sur la vie d'un moniteur d'auto-école. Il y avait Richard et Michel dont j'avais déjà parlé. Le premier est un quinquagénaire genre vieux beau, qui ne quitte jamais son blouson en cuir ni un sourire de façade un peu triste. Il a divorcé quatre fois. A l'entendre, il n'a pas eu quatre femmes, mais ce sont les femmes qui l'ont eu. Il cultive avec entrain une nostalgie du passé, et ne jure que par ses deux filles de 16 et 22 ans. Question conduite, il pense qu'il ne me manque qu'une chose : adapter ma vitesse aux circonstances. Trois fois rien, quoi. Son antienne : "L'important, c'est de pouvoir s'arrêter". J'aime vraiment bien Richard.
Michel, j'ai apprécié un tant ses dispositions pédagogiques. Mais il a fini par me gonfler. D'une, ce mec devrait être à la retraite (à presque 70 ans, on ne prend pas le risque de mourir à chaque carrefour). De deux, son gatisme précoce le conduit (ah ah) à vociférer les mêmes mots toutes les trois secondes : "Freine ! Freine !". Il est également obsédé par mes deux pouces qu'il m'enjoint systématiquement de ne pas mettre à l'intérieur du volant. Lourdingue. Michel, tu me prends la tête grave, et j'ai décidé de ne plus jamais conduire avec toi. N'insite pas, c'est irrévocable.
Et puis, il y a Dan et Martine. Alors eux, je les kiffe grave. Pour un peu, je veux bien conduire cent heures de plus avant d'obtenir le permis pour le seul plaisir de les cotoyer.
Dan a une quarantaine d'année. Il est musulman, et on passe notre temps à discuter du conflit israélo-palestinien. Quand vous mettez un juif de gauche et un musulman modéré dans un espace confiné, il n'en ressort souvent que des choses très positives, des espèces d'unions sacrées façon "on est tous frères", genre donne-moi ton keffieh, j'te file ma kippah, et on mange un bon kebab. En plus, il est vraiment drôle, et c'est le seul qui croit en moi. Qui croit que je peux être un conducteur décent, j'entends. La phrase qu'il dit le plus souvent (accompagnée d'un franc éclat de rire) :"Ah, tu l'avais pas vu cette priorité à droite ?!?".
Martine, enfin. Je la vois tout le temps parce qu'elle est souvent à la réception. Elle fait un mi-temps monitrice, et l'autre à s'occuper des affaires courantes. Martine, c'est le genre de nana qui n'a pas eu de chance dans la vie : un mari qui picolait et qui est décédé prématurément, un employeur qui l'a payée à moitié au black pendant des années avant de s'en débarrasser comme une vieille chaussette. Mais, c'est la gentillesse même. Elle passe son temps à prendre des nouvelles de Romane, d'LN, de ma vie, mon oeuvre. Elle est douce au volant. Enfin, c'est moi qui conduit, mais elle m'engueule toujours avec beaucoup de tendresse. Son refrain : "Je ne peux pas te valider l'étape 3, mais c'est pour bientôt".
P'tin, quand je serai grand, ils vont me manquer.