Treize mois ont passé depuis le déclenchement inopiné de cette foutue leucémie.

Ce qui a changé n'est plus visible à proprement parler. J'ai retrouvé mon poids de forme, mes cheveux, une forme physique plus qu'acceptable. Je sais à nouveau courir (oui, à rester couché pendant des mois, j'avais perdu l'usage des muscles qui meuvent l'improbable cavaleur), j'ai le droit d'aller au cinéma, de manger n'importe quoi. Surtout n'importe quoi, d'ailleurs.

Je me demande si j'en parlerais à ma fille quand elle sera plus grande. Lui dire quoi ? Et pourquoi ?
Je me demande si je reverrais un jour ceux que je n'ai pas vus depuis treize mois. Leur dire quoi ? Et comment ?

Les transformations ne sont plus visibles, mais elle sont. Après l'orage dépressif des derniers mois de l'année, j'ai le sentiment un peu fragile (tout est tellement fragile) de revenir à la surface, au niveau de la ligne de flottaison. Je cultive des envies anémiées. J'aimerais tant avoir plus d'envies. Des envies évidentes, des envies qui m'importent, qui s'imposent, contre lesquelles on ne peut que s'incliner.

J'ai perdu dans l'affaire un soupçon de candeur, des tonnes de légèreté. Ce que j'ai gagné - un répit qui n'a rien d'anodin -, j'ai plus que jamais le sentiment de le payer, de le faire payer. Tout n'était pas rose avant la maladie, et je sais combien il serait tentant de refaire l'histoire. L'anxiété, les blessures, la mélancolie affleuraient déjà. Plus souvent qu'à l'occasion. Mais j'étais un homme figé dans la certitude de son immortalité. La mort, c'était pour les autres.

J'ai changé. En bien ou en mal, je n'en ai pas la moindre idée. Ceux qui m'aiment et ont cru me perdre ont changé aussi.

J'ai peur de l'avenir. De vieillir. De mourir.