J'ai lu à la fin de l'année dernière un livre d'entretiens consacré à Cioran.
Pas forcément le type de lectures indispensables quand on est au creux de la vague, mais une révélation tout de même. Cioran, sur la fin de sa vie, interviewé par des journalistes, des écrivains, des potes. Cioran, fidèle à lui-même, mais qui sort un peu de sa coquille jusque là limitée à une succession d'aphorismes dégoulinant d'optimisme et de joie de vivre. "Précis de décomposition", "De l'inconvénient d'être né", "Syllogismes de l'amertume", y a pas à dire, le père Cioran savait y faire niveau titres.
L'avantage de l'entretien, c'est que cela donne une nouvelle vigueur à la pensée de ce génie longtemps méprisé. Ca se lit avec une certaine euphorie (le type d'euphorie qui vous saisit quand vous avez la sensation d'aborder des choses essentielles) mâtinée de fébrilité. Cioran revient sur ses convictions les plus profondes : la vie n'a aucun sens, elle a juste un cours. Et puisque rien n'a de sens, la notion même d'objectif (et son corollaire, l'envie) est ontologiquement corrompue. L'univers est frappé de nullité, et rien ne serait susceptible de mériter notre attention. Du coup, Cioran s'est beaucoup et longtemps ennuyé. Sa description de l'ennui donne certaines de plus belles lignes de ce livre. "L'ennui est un vertige tranquille, monotone ; c'est la révélation de l'insignifiance universelle, la certitude, portée jusqu'à la stupeur, que rien n'existe au monde qui puisse nous convenir ou nous satisfaire (Note : je me demande si Cioran avait une vie sexuelle). A cause de cette expérience, je n'ai rien pu faire de sérieux dans ma vie. Pour dire la vérité, j'ai vécu intensément, mais sans pouvoir m'intégrer à l'existence. Ma marginalité n'est pas accidentelle, mais essentielle. L'expérience que je viens de décrire n'est pas nécessairement déprimante, car elle est parfois suivie d'une exaltation qui transforme le vide en incendie, en un enfer désirable..."
Les failles existent, et Cioran, le premier, les reconnait. Ne croire en rien, ce n'est simplement pas possible. Dès lors que l'on fait le choix de vivre, c'est qu'on y croit au moins un peu. Même un tout petit peu. C'est d'ailleurs le seul choix essentiel qui rend la vie acceptable : l'idée que le suicide existe permet de supporter la vie et de se sentir libre. On est là au coeur du paradoxe principal de Cioran : sa passion pour l'existence rachète son dégout de la vie. J'adore.
L'autre faille concerne l'action, ou plutôt l'absence d'action. Ne rien faire est une forme d'aboutissement, une conclusion qui semble logique quand on ne croit en rien. Ou, a contrario, quand on a trop cru, et qu'un idéalisme un peu fragile (et puéril ?) est venu se fracasser sur l'écueil de la complexité du monde et des relations interpersonnelles en milieu souvent hostile. Sauf que... A un moment, on est aussi ce que l'on fait.
Je me trouve assez doué pour "être". Je comprends les gens, je me sens en empathie avec eux, et j'ai souvent les bons réflexes et les mots qui vont avec. "Faire", je sais faire, mais cela m'ennuie souvent. Quand je me plonge dans une entreprise, quelle qu'elle soit, j'ai indispensablement besoin du regard de l'autre pour aller jusqu'au bout de ma tâche. Faire pour faire n'entre pas dans mon champ de compétences ni d'envies. Quand je fais, c'est soit parce qu'il faut bien manger et dormir (des avantages d'avoir un estomac exigent et un sommeil léger), soit parce qu'il est tout simplement hors de question que je déçoive mon chef/commanditaire/mentor/celui ou celle qui attend de moi des résultats.
Quand on fait remarquer à Cioran qu'il a beaucoup écrit, et que, de ce point de vue, son éloge de l'inactivité est contestée par sa propre production, il rétorque qu'il n'a fait qu'apaiser un bouillonnement intérieur épuisant en écrivant ad nauseam combien il haissait la vie. Au final, Cioran n'accorde d'intérêt qu'aux seules et rares rencontres exceptionnelles qu'il a faites au long de sa vie. Et dit sans jamais vraiment le dire que seul l'amour (et la rencontre de deux intimités) peut tout.
Ce livre est un chef-d'oeuvre.
PS : dans un registre radicalement différent, le livre d'entretiens de Primo Levi est également merveilleux.