Le diable, l'ange, Libé et moi
Par Ari, jeudi 2 mars 2006 à 17:29 | Mon travail | #119 | rss
Hier, en fin d'après-midi, j'avais rendez-vous avec un cadre dirigeant d'un grand groupe audiovisuel français pour un entretien informel susceptible de déboucher sur une proposition d'emploi. Après avoir "googlisé" mon hôte d'un jour, j'avais appris bon nombre de renseignements sur lui, notamment qu'il avait été un temps directeur de cabinet d'un ancien ministre UMP (enfin, on disait RPR à l'époque).
Je ne dirais pas que mon enthousiasme s'est refroidi, ce serait exagére. Je ne suis pas obtus au point d'être incapable de travailler sous les ordres d'un mec de droite. Mes expériences professionnelles m'ont appris qu'il n'est de pires managers que ceux qui sont mal dans leurs pompes, et ont trop de choses à régler avec eux-mêmes. Le manque de confiance en soi, par bonheur, ce n'est ni de gauche, ni de droite, et je me suis donc rendu à cet entretien relativement serein, avec le souci de faire bonne impression, mais sans les angoisses particulières inhérentes à la position de chercheur d'or d'emploi. Ca faisait longtemps que je n'avais pas mis un pantalon de costume et une veste, et j'ai été agréablement surpris de ne pas me faire l'effet d'un pingouin en m'examinant dans la glace avant de partir. Probablement l'absence de cravate que je ne consens à mettre que sous la torture.
J'arrive juste à l'heure à mon rendez-vous, et la secrétaire de Monsieur B. me met à l'aise, m'offre un café et m'annonce que j'en ai pour une bonne demi-heure d'attente rapport à ce que ce dernier a pris du retard qu'il entend bien combler. Une demi-heure, c'est assez long même quand on croise au hasard de leurs déambulations un tas de personnes que l'on voit d'habitude en costard à la télé. Pour l'heure, ils sont habillés comme s'ils devaient aller urgemment procéder à quelques travaux de jardinage, et c'est un spectacle assez amusant à regarder. Passée la curiosité, je regarde l'heure toutes les deux minutes, et commence à sérieusement m'ennuyer. Je me souviens de Libération, rangé dans ma sacoche, mais je me suprends à hésiter. Est-ce bien raisonnable de laisser cette première impression-là lors même que Monsieur B. a manifestement des idées politiques opposées aux miennes. Là, je devrais vous dire que j'en avais rien à cirer, que j'ai pris mon journal et mon courage à deux mains, et que ça faisait même pas mal... Je pourrais l'écrire, mais ça ne serait pas vrai. De très longues minutes, j'ai hésité... J'ai même assisté impuissant au spectacle de l'angelot calculateur et du diablotin tentateur, tous deux bien décidés à me convaincre de leurs discours contradictoires.
L'angelot : "Ari, ce monsieur ne te connait pas. Quel besoin as-tu de lui dire, en guise de tout premier message, que tu es de gauche alors que ton but du jour est de la convaincre de t'embaucher dans son équipe ?"
Le diablotin : "Ari, tu devrais avoir honte. Tu t'ennuies ferme, et la lecture de Libé n'est quand même pas l'incarnation de la subversion. Et puis quoi, as-tu à ce point honte de tes penchants idéologiques ?"
L'angelot : "Sois sérieux une minute. Si encore tu avais sur toi la Une du Figaro à l'intérieur duquel tu pourrais insérer ton Libé en toute quiétude... Concentre-toi donc sur ton entretien au lieu de prendre le risque stupide de tout gâcher."
Le diablotin : "Pfff. Si ton recruteur est à ce point réfractaire à ce type de lectures, s'il te juge là-dessus, j'espère que tu réalises à quel point tu seras malheureux de travailler au quotidien avec quelqu'un d'aussi intolérant."
L'angelot : "Mais non, Ari. Il s'agit-là d'un entretien d'embauche, pas d'une discussion amicale entre vieux potes. Quand tu seras plus à l'aise avec M. B., qu'il te connaitra mieux, il n'y aura aucun problème à ce que tu lui confesses que tu penches à gauche."
Le diablotin : "N'écoute pas l'angelot, il n'a aucune fierté."
L'angelot : "N'écoute pas le diablotin, il n'a jamais travaillé !"
- Monsieur, excusez-moi de vous avoir fait attendre, je suis maintenant prêt à vous recevoir.
Rhalala, Monsieur B., mon ami, mon frère. Mon sauveur. Et un peu ma honte, aussi...
Commentaires
1. Le lundi 6 mars 2006 à 20:14, par Falenn
2. Le mardi 7 mars 2006 à 12:28, par Ari
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