Hier, c'était l'anniversaire (façon de parler) de mon irradiation totale. Demain, ce sera celui de ma greffe de moelle.

Autant la seconde est passée comme une lettre à la poste, autant je garde un souvenir épouvantable de la première. Ca avait pourtant bien commencé : avec une voiture de pompiers escortée par six motards. Comme les présidents de la République. Et à peine quinze minutes pour faire autant de kilomètres, à l'intérieur de Paris. Je n'avais plus le début du quart d'une globule blanc, et il fallait diminuer au maximum la durée du voyage pour réduire les risques de contamination. L'infirmière qui m'accompagnait était excitée comme une puce, et je crois bien l'avoir entendue fredonner le générique de Starsky et Hutch.

Après, cela a été un supplice. Trois heures et demi sur le ventre, autant sur le dos à subir de plein fouet un mini-Tchernobyl qui devait m'épargner une mort certaine et me rendre stérile. Le but de la manoeuvre : détruire toutes mes cellules pour que la moelle de ma frangine s'épanouisse sur un terrain vierge. Sa principale difficulté (outre les désagréments psychologiques) : ne pas bouger d'un pouce pendant des heures. Ne surtout pas bouger. Avec à chaque mouvement imperceptible, un rappel à l'ordre de la Cerbère locale. "Monsieur S., ne BOUGEZ pas !". Essayez donc de ne pas bouger pendant sept heures. C'est un enfer... Même avec force calmants engloutis sous perfusion pendant toute la durée de l'épreuve.

On m'avait conseillé de ramener des disques pour rendre l'affaire moins désagréable. Ma mémoire s'est fixée sur deux chansons parmi une trentaine que j'avais demandé à un ami de compiler.

Rien n'est jamais acquis à l'homme Ni sa force
Ni sa faiblesse ni son coeur Et quand il croit
Ouvrir ses bras son ombre est celle d'une croix
Et quand il croit serrer son bonheur il le broie
Sa vie est un étrange et douloureux divorce

Et puis...

Il est temps à nouveau, oh temps à nouveau
De prendre le souffle nouveau
Il est temps à nouveau, oh temps à nouveau
De nous jeter à l'eau

Pourquoi ces deux-là ? Je ne sais pas. Elles ne disent pas grand chose du calvaire que j'ai subi ce jour-là. Mais ce sont elles que j'avais élues pour donner du lustre à cette journée peu rutilante.

Je les fredonne encore très régulièrement. Et quand j'ai l'heur de les entendre à la radio ou ailleurs (pas sur ma compil, je ne l'ai jamais réécoutée), un frisson me parcourt l'échine que je m'autorise alors à courber.

Parce que maintenant, bouger, j'ai le droit.