Le jour d'après
Par Ari, jeudi 11 mai 2006 à 10:50 | Mes souvenirs | #147 | rss
Je continue de remonter dans les souvenirs, et place le curseur vingt cinq ans plus tôt dans le droit fil de mon dernier billet.
C'était le 11 mai 1981, donc. Mes parents avaient éveillé leur conscience politique avec un de Gaulle finissant (que j'apprendrai plus tard à aimer à la lecture de ses sublimissimes mémoires de guerre), commencé à militer au moment où Pompidou agonisait (aucun rapport entre les deux contingences) et imploré les Dieux de l'alternance démocratique pendant les sept longues années de règne cadenassé de Valery Premier. Ils allaient à toutes les AG de section, collaient des affiches au moins deux fois par semaine, et m'entrainaient quelquefois dans leurs chevauchées nocturnes. J'en garde un souvenir assez ébloui que le temps et la nostalgie ont probablement contribué à magnifier : la colle, c'était cradingue, les affiches étaient moches mais ils y croyaient encore comme des dingues, et leur enthousiasme était contagieux.
Quand Elkabbach a annoncé, avec cette affliction du gars qui sait que ses jours sont comptés, que Mitterrand avait gagné, mes parents étaient en train de dépouiller. Je trouvais ça étrange qu'on puisse claironner un résultat en toute certitude alors que mes parents comptabilisaient consciencieusement les votes attribués à l'un et à l'autre des candidats. Dans mon cerveau de gamin, il y avait là une contradiction éclatante qui, pour tout dire, ne m'a jamais complètement quitté.
Qu'importe. Quelques heures plus tard, nous affrontions les éléments déchainés (quel orage, ce soir-là !) en compagnie de centaines de milliers d'automobilistes et de passants exaltés. Une ferveur populaire, mes aieux. Je crois bien que cela a été, et de loin, notre meilleur souvenir des deux septennats. L'euphorie aidant, mes parents m'ont autorisé à faire des tas de trucs qui m'étaient habituellement interdit : hurler dans la rue avec des inconnus, monter sur le capot de la bagnole qui roulait au pas, manger un sandwich au merguez avec plein de moutarde à minuit passé. Putain, c'était chouette.
J'étais en CM2, et le lendemain, j'avais école. Mes parents qui ne mégotaient jamais sur mon temps de sommeil m'ont laissé faire une grasse matinée, et je ne suis allé en cours que l'après-midi, avec mon paletot, ma bonne mine et un mot de ma maman. Quand la maitresse (Mme Depont, une institutrice à l'ancienne, sévère et juste) a lu le mot, je l'ai senti légèrement blémir, puis finalement partir d'un franc éclat de rire. Elle m'a dit de féliciter mes parents pour leur franchise, puis de m'asseoir à la place qui m'était habituellement réservée.
J'ai attendu que l'après-midi se passe avec une folle impatience. Je voulais vraiment savoir ce qu'il y avait écrit sur ce mot qui avait transformé le visage de ma maitresse à deux reprises. D'habitude, à 16h30, je courrais comme un dératé pour ne pas rater le début des "Quatre fantastiques" à la téloche. Mais ce jour-là, je voulais juste savoir.
- Maman, t'avais écrit quoi dans le mot d'excuse ?
- ...
- Ouais, dis maman, t'avais écrit quoi ?
- Ah, le mot d'excuse pour ton absence de ce matin. Rien de spécial. J'ai juste dit que tu avais célébré la victoire historique avec tes parents, et que tu étais rentré beaucoup trop tard pour aller à l'école, ce matin.
- Mais t'aurais pu dire que j'étais un peu malade, non ?
Je ne me souviens plus de la suite du dialogue. Mais l'anecdote m'a marqué. J'étais un gamin plutôt anxieux, un élève studieux, soucieux de ne pas faire de vagues. Je n'avais jamais été absent pour une autre raison qu'une angine ou une rage de dents. Et ce jour-là, bien au delà de la victoire de Mitterrand, mes parents m'ont appris que la vérité pouvait être joyeuse, qu'il ne fallait pas en avoir peur. Qu'il vallait mieux assumer ce que l'on était et ce que l'on avait fait plutôt que de mentir aux autres et à soi-même.
Convaincu, j'ai fini par trouver ça classieux. Et, encore aujourd'hui, je trouve que ce mot avait de la gueule.
Commentaires
1. Le jeudi 11 mai 2006 à 13:08, par Courtney
2. Le samedi 13 mai 2006 à 11:56, par Noon
3. Le vendredi 26 mai 2006 à 21:59, par Vroumette
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