J'ai passé toute la semaine dernière en Israël, à Tel Aviv, avec les deux femmes de ma vie. Nous avions planifié ce voyage de longue date, l'avions ensuite annulé à cause de la guerre pour finir par réactiver ce projet d'expédition en terre trois fois sainte quelques heures après le cessez-le-feu.

Israël et moi, c'est une longue histoire, et j'ai un rapport assez schizophrène avec ce pays. De gauche en France, je suis naturellement porté vers des positions plus extrêmes sur l'échiquier israélien (sans dérouler un argumentaire ennuyeux, je tiens pour acquis qu'il y a de la place pour deux peuples, deux nations, deux pays dans ces quelques 21 000 kilomètres carrés). Je suis très critique vis-à-vis de la politique israélienne, pour autant j'ai beaucoup de mal à supporter certaines attaques proférées contre ce qui est sans nul doute mon deuxième pays. Défendez Israël, et je suis le premier à le critiquer. Attaquez-le, et je me retrouve souvent en première ligne pour le défendre.

PapiMamieIsraël, c'est aussi toute mon enfance, tous ces mois de juillet passés chez mes grands-parents (qui y coulent des jours plus ou moins paisibles depuis bientôt trente ans) pour lesquels j'éprouve un amour sans limites. Presqu'un an après ce billet qui leur était consacré, la situation n'a pas évolué d'un pouce : mon grand-père est toujours dépressif, joyeux, aimant et structurellement inquiet ("Ari, tu m'appelles dès que tu rentres à l'hotel, hein ?", "Ari, tu as préparé les sous pour le taxi ? Tu sais, c'est toujours compliqué de sortir son portefeuille une fois qu'on est arrivé...", "Ari, Hélène est vraiment formidable. Mamie et moi, on l'aime, tu ne peux même pas t'imaginer..."), ma grand-mère est toujours hyperactive, définitivement sourde et irréductiblement portée sur l'alimentation (parfois ad nauseam) de ses petits et arrières-petits enfants : "Vous êtes trop maigres, il faut manger !". Et une abondance de spécialités polonaises et israéliennes de défiler sur la table dans un balai incessant d'aller-retours entre la cuisine et la salle à manger. La transmission de l'amour par la bouffe, c'est quelque chose qui n'aura jamais fini de m'étonner.

plageJ'adore ce pays que j'ai visité dans ses recoins les plus intimes quand j'étais plus jeune. J'adore aussi (et surtout) la plage de Tel Aviv. Ah, la plage de Tel Aviv ! C'est un océan de douceur, de sable chaud et fin, de dénivellé délicat et... de saleté crasse (putain ce que les Israéliens sont inciviques et se foutent avec ardeur de ce joyau national !). Qu'importe, c'est la plage où ma grand-mère m'a appris à nager, c'est cette promenade de 5 kilomètres que je faisais tous les jours, aller et retour, quand j'avais dix balais. Ce sont ces parties interminables de matkot (raquettes israéliennes) que j'infligeais à mon grand-père, qui se contentait de mouvoir ses mains pour renvoyer la balle sans jamais consentir à bouger les pieds. Il fallait être précis, vraiment précis. Sinon la balle atterrissait inéluctablement à gauche, à droite ou aux pieds de mon grand-père, et j'en étais quitte pour aller la ramasser.

A chaque fois que je vais à la plage, en France ou ailleurs à l'étranger, mon premier réflexe est de la comparer à celle de Tel Aviv, et de trancher sans la moindre ambiguité en faveur de cette dernière. Même les plages de Samui, belles entre toutes, ne lui arrivent pas à la cheville ; cette cheville-là, qui n'est rien d'autre que mon enfance et ces flots d'amours prodigués par mes grands-parents, et que je considérais comme une chose tout à fait naturelle.

Quelques dizaines de kilomètres plus haut ou plus bas, des centaines de milliers de gens souffrent. Que la honte m'emporte, je n'en éprouve pas moins toujours autant de bonheur à fouler les cent cinquante mètres qui conduisent de la promenade à la plage proprement dite, et à me baigner dans les eaux crades et trop salées de ce côté-là de la Méditerranée.

PS : quand j'étais malade, en chambre stérile, il m'apparaissait inconcevable de mourir sans avoir revu la plage de Tel Aviv.