Ma fille est à un âge (20 mois) où elle apprend et déclame de nouveaux mots tous les jours. Avec une prédilection pour les animaux, la mangeaille et tout ce qui se rapporte de près ou de loin à une activité ludique. Ses progrès sont assez stupéfiants et l'occasion, pour nous, d'interrogations régulières sur les modalités d'apprentissage du langage.

Ainsi, quand elle dit "Donne" au lieu de dire "Tiens" au moment de me tendre un objet, je ne peux m'empêcher de penser qu'elle est hyper logique. Elle est dans l'acte de donner et non de tenir, voilà tout. Pour les chiffres, elle arrive à faire la différence entre un et "plus que un", mais c'est tout. Quand il y a cinq vaches, sept cochons, onze pommes ou vingt-cinq tulipes, elle n'en voit que deux. Enfin, elle dit qu'il n'y en a que deux. Là encore, je trouve cela passionnant : il y a l'unicité d'un côté et la multiplicité de l'autre. Et la multiplicité, c'est deux !

Mais ce qui ne lasse pas de m'amuser, c'est la manière dont elle appréhende les couleurs. Il y a quelques jours, elle m'a dit que le soleil était jaune (plus exactement, "zone"). Dans la seconde, j'ai appelé ma chérie, ma mère, ma soeur, le voisin de palier et la maréchaussée pour les prévenir que ma fille était un génie. Les minutes qui ont suivi ont conforté le relativiste endurci que je suis : du ciel à la lune en passant par le canapé (noir) et les roses (roses), tout est invariablement jaune pour Romane. Je lui ai montré le ciel : je lui ai dit qu'il était bleu. Puis répété qu'il était vachement bleu, pas jaune pour un rond. Promis, juré, craché. Et Romane de confirmer dans un sourire :

- Alors, il est de quelque couleur le ciel, pipounette ?
- Bleu !
- Bien, chérie. Et le soleil ?
- Bleu !

(Et là, j'ai repensé, mort de rire, au sketch que j'aimais tant, adolescent, des Inconnus : "vous m'avez dit de dire Hardy ! Vous m'avez dit de dire H-A-R-D-Y !!!")

Ah ah, j'avais compris. Ma gamine a juste entraperçu le concept de couleur quand moi je voulais croire qu'elle savait les distinguer. Ca m'a bien fait marrer et je n'ai pas voulu la contrarier.

Après tout, la terre est bleue comme une orange si l'on en croit le poète.