"C'est un livre de poésie, c'est pour ça qu'il est très court..."
Par Ari, vendredi 15 septembre 2006 à 19:29 | Mes épopées narratives | #175 | rss
Ce billet n'est pas de la poésie, c'est pour ça qu'il est très long.
L'ennuyeux avec les narrations, c'est qu'on sait quand on commence mais jamais quand cela finit. Bon, il est 19h05, je suis encore au taf, et je me lance dans un rapport aussi circonstancié que possible de ma soirée d'hier.
Tout commence par une étourderie (une de plus) : avant de venir, j'ai mentalement noté la rue, mais pas le numéro exact. Heureusement, la rue Huyghens (dans le 14e, à Paris) est assez courte, et j'en suis quitte pour mater les plaques d'immeuble une à une avant de voir mon sens de l'observation récompensé au 22 de la rue en question.
Me voici devant le siège d'Albin Michel, un immeuble ancien et discret. Une fois entré, une accorte jeune femme me demande de décliner mon identité, ce que je fais avec le sourire. Cela me vaut un badge adhésif (un sourire = un badge. Deux sourires = un badge aussi. Leçon principale : rien ne sert de(ux) sourire, il faut complaire à point) qui mentionne mes nom, prénom et l'URL de mon blog. Je le colle négligemment sur mon tee-shirt, et me retrouve nez à nez avec un specimen humain rarement entrevu en la personne d'une jeune et jolie femme sexy, déguisée en bunny de l'espace, arborant un sourire un peu forcé en même temps qu'une mini-jupe (trouée aux cuisses) et un bustier argentés. Je sais bien qu'il n'y a pas de sots métiers, mais le sentiment profond de commisération qui affleure et que je n'ai pas l'intention de réprimer me conduit à lui adresser un sourire que j'imagine profond et désinteressé.
Je fais mon entrée dans un atrium, situé au rez de chaussée. Une trentaine de personnes sont déjà là, dont une majorité de chromosomées XX. Hasard ou volonté ? Je ne me pose pas longtemps la question, et lance un bonjour pétaradant à la cantonade. Les réponses fusent, et les premiers échanges commencent.
- Tu es qui ? T'es fan de Bernard Werber (l'auteur dont il sera ici question) ? Comment tu es arrivé ici ?
- ...
- Tu connais quelqu'un ? (cool, une question dont la réponse sera simple)
- Non, je ne connais personne, mais je connais très bien quelqu'un qui connait plein de monde ici.
- (concert de Ah Oh) Qui ?
- Cuné.
Et là, sept ou huit voix qui marquent leur approbation en parallèle, et produisent un début de grondement. Je l'anticipais sans en être certain, mais c'est la bonne réponse, un viatique solide pour une intégration réussie. Eh ouais, tout le monde connait Cuné ! Cette dernière est une blogueuse tellement modeste qu'elle en oublie régulièrement qu'elle est très populaire. A tout le moins dans la sphère des blogs littéraires, très largement représentés au cours de cette sauterie que je commence à trouver sympathique.
20h05 - J'ai faim, je continuerai plus tard...
Moins sympathiques sont ces contorsions que je m'inflige pour savoir qui est qui : c'est que la curiosité est la chose la mieux partagée chez un blogueur, et nous nous penchons tous tant bien que mal pour déchiffrer l'identité des uns et des autres. Les badges ne sont jamais très éloignés de la poitrine et, en d'autres circonstances, nos convulsions pathétiques ne manqueraient pas de nous faire passer pour d'authentiques pervers.
Entre deux mouvements de bassin, je capte ici et là quelques phrases probablement usuelles dans le cadre d'une réunion de blogueurs, mais qui ont pour moi l'attrait de la nouveauté : "Ah, c'est toi, Papillon ?", "ouais, je t'ai dans ma blogroll !", "j'ai adoré ton dernier trackback". Amusant.
A la demande d'un monsieur de la place, nous commençons de nous asseoir, étalés sur une dizaines de rangées dans un décor un peu austère mais pas désagréable. Je m'installe au troisième rang. Une certaine Larcenette (qui n'est pas la femme de Manu Larcenet), assise à ma droite, et qui a l'air d'être plus initiée que moi, m'explique un peu qui est qui, et me signale du doigt et de la voix quelques stars locales de la blogosphère (Hervé Resse, Miss Blabla).
A première vue, il semble que beaucoup d'invités sont là pour les mêmes raisons que moi : plus par curiosité que par fascination pour l'auteur. Derrière moi une fan de Bukowski, là une jeune femme qui ne sait guère plus que moi pourquoi on l'a contactée. A ma gauche, enfin, Julie dont les lectures sont également éloignées de celui qui nous occupe ce soir.
Afin de fixer mes impressions, je sors de quoi écrire. Enfin, plus exactement, j'ouvre mon sac pour sortir de quoi écrire et... Damned ! Pas de carnet, pas de calepin ni d'agenda, je n'ai rien à part le double de mon contrat de travail récemment signé. Va pour mon contrat de travail !
Un homme s'apprête à prendre la parole. Je déplace ma chaise un peu à droite car, devant moi, une nana très grande et baraquée me couvre l'horizon. De ce fait, et bien malgré moi, je ferai à deux ou trois reprises du pied à Larcenette au cours de la soirée. Pardon Larcenette !
L'homme s'appelle Vincent Baguian. Entre autres activités, il s'occupe de la communication des auteurs Albin Michel. Réflexe pavlovien de communicant professionnel ou simple sincérité d'honnête homme, il tient à notre encontre des propos louangeurs : "il y a du professionnalisme chez les amateurs, et souvent plus que chez certains journalistes qui recopient les dossiers de presse ou critiquent par principe juste parce que c'est valorisant." Je suis blogueur, j'étais journaliste. Qui l'emportera du bien ou du mal ? De quel côté de la force me trouvé-je ? Ange ou démon ? Zélateur ou contempteur ? Journaliste ou blogueur ? Tsss, toujours ces comparaisons agaçantes et ces oppositions stériles. Je suis venu pour voir, je dirai ce que j'ai vu. Entendu et ressenti. Au titre de ce que je suis : ni un blogueur, ni un journaliste. Juste un type comme un autre qui a, comme n'importe quel autre type, son mot à... écrire.
C'est autour de l'éditrice de nous parler de cet "auteur hors-norme, atypique, qui a vendu son premier livre à 5 millions d'exemplaires". C'est d'ailleurs le seul livre de Werber que j'ai lu : Les fourmis. J'avais trouvé ça chouette : de la sous-SF sympathique et relaxante. Pas assez transcendant pour lire les suites, mais chouette quand même. L'éditrice ne peut s'empêcher d'en rajouter en évoquant celui qui est devenu "une immense star en Corée". N'en jetez plus !
Alors qu'elle est en train de dévoiler peu ou prou l'ensemble de l'intrigue (le monde est foutu, il court à sa perte, 140 000 humains vont fuir dans une navette de 32 kilomètres de haut et tenter de recréer un monde harmonieux et pacifié à des années-lumières de là), Bernard Werber l'interrompt en souriant : "Tu ne vas pas raconter toute l'histoire, hein ?". Jean noir, tee-shirt violet et grosses Nikes d'ado, le romancier reprend la main. De sa voix fluette et posée, un sourire d'homme heureux lui barrant continuellement le visage, il entreprend d'expliquer comment des formicidés, il a décidé de passer aux lépidoptères (son bouquin est titré Le papillon des étoiles)
23h10 - J'ai soif, je reviens...
Tout de suite, on sent le mec à l'aise, bien dans ses pompes. Pas le genre à être impressionné par la prise de parole en public. Il se présente modestement comme un "être humain qui raconte des histoires", interroge le public avec aisance, montre du doigt les épreuves ("avec encore quelques coquilles") qu'il nous remettra à la fin de la séances de questions et réponses. C'est "presque un objet collector" dit-il avec un zeste d'humour et une pincée de fatuité. Je lui demande s'il connait E-Bay (provocation un peu stupide. Depuis que je suis môme, j'ai cette propension à l'ouvrir dès qu'il y a à la fois un auditoire et un espoir de bon mot), il ne se départit pas de son sang-froid et me demande juste d'attendre la sortie officielle, début octobre.
Bernard (vous permettez que je vous appelle Bernard ?) enchaîne sur la trame de son bouquin qui repose sur une question brûlante : "Si tout est foutu, on fait quoi ?" Moi j'écris un blog, et je fais des enfants. Lui diagnostique la fuite comme seul échappatoire possible. Discutable, comme le sont les pensées qui me ramènent immédiatement à la période 39-45. A ce moment, j'éprouve la sensation que Bernard (permission accordée) est le genre de gars à proposer un réponse simple à des questions compliquées quand je n'aime rien tant que les gens qui font des réponses compliquées à des questions simples. Pour autant, et à ce stade de la soirée, son crédit n'est pas irrémediablement entamé.
La suite se gâte toutefois : de "c'est un livre de poésie, c'est pour ça qu'il est très court" à "c'est une nouvelle que j'ai écrite en une heure... et qui a grandi" en passant par "moi j'écris des livres à consommation immédiate", les perles s'enfilent, et je commence à regretter d'être là. Faire garder ma gamine par mes beaux-parents pour entendre ces bavardages naïfs, c'est du masochisme ou je ne m'y connais pas.
Ce qui tempère mon jugement, c'est qu'il ne se la raconte pas. Il parle d'artisanat, de techniques d'écriture, de mécanismes... sans fierté particulière, sans honte non plus. Il écrit des bouquins comme on fait le pain, même si le boulanger sue probablement plus pour faire sa baguette que Bernard pour écrire ses bouquins. Ce dernier confirme : il écrit comme il respire, sans jamais connaître l'angoisse de la page blanche ni les pannes d'imagination. Je lève la main et lui pose la question : "Rassurez-moi, il vous arrive quand même de souffrir quand vous écrivez ?". "Non", me répond-il sans la moindre hésitation. Chez lui, c'est du jet continu, de l'écriture dans la joie, de la productivité jubilatoire. Il me demande ce qu'il en est pour moi, je réplique que j'ai l'écriture douloureuse. Il me dit qu'il s'en doutait, que j'avais l'air vaguement inquiet en posant la question.
(Ici un aparté : j'ai menti, je n'ai pas l'écriture douloureuse. J'ai l'écriture intolérable, torturante, suppliciante. A l'exception de l'exercice narratif - j'y reviendrai dans une prochaine note -, je vomis ce que j'écris, je morfle physiquement. Un feuillet m'anéantit, un chapitre me tue. Je n'ai jamais fini le(s) roman(s) péniblement commencés)
Une jeune femme lui pose ensuite LA question : "quel genre de livres lisez-vous ?". La réponse fuse : "je ne lis pas beaucoup parce que j'écris tellement que je n'ai plus le temps de lire". Stupéfiant. Il consent néanmoins à évoquer son livre préféré : il s'agit de Des fleurs pour Algernon que j'ai, ô superbe ironie, sublime coincidence, éreinté dans un récent billet.
J'ai envie de l'interroger sur son livre préféré parmi ceux qu'il a écrit, lui demander aussi s'il lui arrive de déchirer rageusement ses brouillon ou de déprécier une partie de sa production. Mais Bernard siffle la fin de la récréation, et propose de continuer la discussion autour du buffet. Avant que nous ne nous levions, il aura tout de même eu le temps d'affirmer qu'il "ne veut surtout pas destabiliser les lecteurs" et "qu'il s'endort tout le temps au théâtre". Je récupère une épreuve de son dernier opus, m'éloigne vers le buffet alors qu'une grosse moitié des blogueurs présents vient solliciter une dédicace. J'entends de loin une voix féminine qui évoque Bukowski ; Bernard de lui répondre que décidement "non, il a vraiment mal fini ". J'ai envie de revenir sur mes pas, de lui dire avec fièvre qu'on va tous mal finir, mais non, il me reste un vernis de civilisation et je m'en vais inaugurer le buffet. Je suis le premier à boire, le premier à manger.
00h22 - Je sais pas si c'est parler de bouffe, mais j'ai un besoin pressant à satisfaire.
Le buffet est savoureux mais vraiment frugal, et malgré ma faim, je me contente de trois ou quatre canapés. Je suis très communiste sur la répartition des vivres ! Les dédicaces continuent, je rentrerais bien mais je ne veux pas rester (à double titre) sur ma faim. Je croise la pin up costumée que j'évoquais plus haut, et je lui fais part de ma sollicitude à l'égard du rôle qu'on lui fait jouer. Elle sourit discrètement et me remercie quand je lui souhaite "bon courage".
Par hasard, je tombe sur la sélectionneuse en chef, celle qui m'a invité "pour la qualité de mon blog". J'ai rapidement la confirmation qu'elle m'a recruté sur un malentendu. Tout dans sa réponse laisse à penser qu'elle croit que mes carnets sont des chroniques literraires quand au maximum j'ai du critiquer cinq livres depuis un an que j'ai ouvert ce blog. La rubrique Mes lectures probablement vite survolée l'aura vraisemblablement induit en erreur.
Je bois un deuxième verre, puis un troisième. Sociable de nature, je vire carrément extraverti quand j'ai un petit coup dans le nez. Je fais la connaissance de Cécile, lectrice affable et tracbackeuse endurcie. Puis de Papillon, une quinquagénaire quadragénaire gouailleuse et pleine d'enthousiasme. Il y aussi Tamara, la discrète, qui fait une tête et demi de plus que mois. Un homme sapé comme un milord rejoint notre groupe, lui aussi tient un blog de chroniques de livres, et lui aussi connait Cuné. Que je me fais fort d'appeler pour lui dire combien la soirée était étrange, le vin excellent et sa popularité au zénith. Cuné a le mobile apathique, et nos messages enfiévrés l'auront probablement amusée.
(Aparté : il y a maintenant de la musique sur le blog de Cuné. Et de la bonne. Une raison de plus de se perdre dans les méandres de son addiction)
Il est 22h40, l'heure de rentrer. Mes beaux-parents ont la permission de 23 heures, et je suis déjà en retard. Dans le métro qui me ramène, je repense à cet artisan sympathique (dont le génie et aussi le mérite consistent à donner à lire et du plaisir à des gens qui 1/ ne lisent pas souvent ; 2/ lisent sur un transat, à l'ombre, près d'une piscine) qui ne veut surtout pas destabiliser ses lecteurs. Pas de vagues, surtout pas de sinusoïdes, de l'épaisseur en boite et du relief au niveau de la mer. Moi, j'ai envie qu'on me destabilise, qu'on me bouscule, qu'on me pousse dans mes retranchements. Moi j'ai envie que ça dégouline de sueur, que ça schlingue l'adversité, que ça suinte la douleur de vivre et l'angoisse de crever. J'ai envie de Dostoievski, de Cioran, de Desproges, de Levi, de Toole, de Salinger et des autres.
Le ciel hurle sa colère, un orage comme j'en ai connu quelques uns seulement dans ma vie. Je suis trempé jusqu'aux os. Je suis bien.
Peut-être que je n'aurais pas du y aller, peut-être qu'il ne fallait pas m'inviter.
PS : le lendemain (aujourd'hui), je reçois un mail de ma recruteuse qui me demande mes impressions sur le ton de la connivence : tutoiement de rigueur, liens vers des photos de la soirée. Elle conclut en assurant que ma réponse est très importante car elle leur sera utile pour leurs futures organisations de soirées. Une demi-heure plus tard, je reçois un e-mail de la même, un poil moins engageant. Elle vient de lire mon blog (mon billet de la veille), a peut-être pris mon scepticisme pour une traitrise ou une marque d'impolitesse. Mais le plus marrant dans l'affaire, le plus amusant dans ce deuxième e-mail, c'est que désormais elle me vouvoie ! Je pressens que je ne serai plus invité.
PS2 : trois fois merci pour l'invitation. Merci parce que je suis un minimum poli. Merci parce que j'ai rencontré furtivement des gens sympathiques. Et merci parce que je suis content de ce ce que j'ai écrit.
PS3 : avec 24 heures de recul, je ne sais toujours pas quoi penser de ce type de manifestations. Au fond, je crois que les agences de com' qui les organisent se foutent comme l'an 40 d'avoir des retours positifs. Je me dis que la seule chose qui compte, c'est *juste* qu'il y ait du retour. Un bon buzz, comme on dit dans le jargon. Qu'on en parle en bien, qu'on en parle en mal mais surtout qu'on en parle ! C'est là que je ne suis pas sûr de bien comprendre leur raisonnement : l'audience cumulée de 35 blogueurs, fussent-ils sympathiques et fans de littérature, c'est probablement cent fois inférieur à l'influence d'une brève dans un quotidien local. Si quelqu'un a des compétences ou un début de certitudes en la matière, je suis interessé.
Il est 1h00, je vais me pieuter.
Commentaires
1. Le samedi 16 septembre 2006 à 07:26, par Cuné
2. Le samedi 16 septembre 2006 à 11:24, par Ari
3. Le samedi 16 septembre 2006 à 11:46, par Papillon
4. Le samedi 16 septembre 2006 à 11:50, par Ari
5. Le samedi 16 septembre 2006 à 12:47, par Cuné
6. Le samedi 16 septembre 2006 à 13:53, par julie
7. Le lundi 18 septembre 2006 à 14:58, par So
8. Le mercredi 20 septembre 2006 à 13:52, par loupiote
9. Le mercredi 11 octobre 2006 à 16:12, par Laëtitia
10. Le jeudi 12 octobre 2006 à 15:11, par Ari
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