Compte-rendu de la journée où tout a basculé. C'était il y a un an. J'ai écrit ce texte dans la foulée des premiers événements, et l'avais déjà fait lire à quelques uns de mes potes connectés sur le forum d'un chanteur presque mort.
Pas faché de l'enregistrer à la caisse des souvenirs datés.
J'adresse cette note à la fille d'une amie qui est actuellement en chimio. Dans quelques années, on échangera des souvenirs de vieux combattants grabataires. Mais vivants.
15 décembre 2004
Ca fait huit jours que je suis malade comme un chien. J'ai deux énormes litchies sous la gorge que je cache sous une écharpe grise même quand je suis chez moi.
Ma mère, médecin de son état, a longtemps cru que c'était une mononucléose. Je me rappelle avoir pensé – et même dit : « ah non, pas une mononucléose à un mois de la naisance de la petite ! ». En plus des ganglions, je souffre d’une oppression respiratoire quasi-permanente qui devient totalement invalidante quand je suis en position allongée. Les tentatives d'horizontalisation viennent inexorablement se fracasser sur l'écueil d'une quinte de toux qui m'étouffe. Résultat : je dors assis depuis huit jours, et hier j'ai normalement pété un câble. Du coup, je n'ai pas accompagné LN à une soirée chez des amis qui me sont pourtant chers. Les bilans sanguins ne montrant rien d’anormal (notamment pas la mononucléose tant redoutée), ma mère m'a dégoté un rendez-vous d’urgence pour un scanner. Ce sera ce soir à 20h, dans le quartier Montorgueuil. Je dois rester à jeun six heures avant et amener un produit (de l’iode) qu’ils m'injecteront pour mieux voir ce qui se trame dans mon petit corps meurtri.
A 20h, j'arrive sur place, et suis surpris d'y trouver mon père, arrivé quelques minutes plus tôt. J'y vois un mauvais signe : celui que le pire est à craindre et que mes parents ont décidé que je ne devais pas rentrer seul ce soir. Après une bonne demi-heure d'attente, je passe dans les mains du radiologue. Le scanner dure en lui-même assez peu de temps, mais est très désagréable. L’injection d'iode procure une sensation étrange de chaleur et donne la nausée. Et ils m'ont piqué comme des bouchers, un énorme hématome se promenant désormais sur mon bras droit.
Dans l'attente des résultats, mon père et moi allons manger un jambon-beurre sur le pouce. J'ignore à ce moment combien le pain va bientôt me manquer et devenir un objet de phantasme alimentaire. De retour au cabinet médical, je suis assez rapidement alpagué par le radiologue qui me demande le numéro de portable de ma mère afin de pouvoir la tenir au courant de ses investigations. Je lui demande ce que j'ai. Il me répond : "il va falloir un traitement assez lourd pour se débarrasser des petites cochonneries que vous voyez ici". Il suspecte un lymphome, l'équivalent d'un cancer des ganglions en langage non médical. Enfin, suspecter, c’est une façon de parler. J'apprendrai plus tard que le scanner à toujours raison quand il s’agit d’une mauvaise nouvelle potentielle. Les précautions oratoires étant ce qu'elles sont (la communication médicale est un art), le mot cancer ne sera jamais prononcé, mais je retourne paisiblement dans la salle d’attente et annonce à mon père (dont je comprends et ressens à ce moment-là, physiquement, la nécessité) : "Papa, j'ai un cancer des ganglions". C’est là tout ce que je suis capable de dire, et lui tout ce qu’il est capable d'entendre. Mon père, cet homme pudique à l'extrême, incapable ou presque de partager une émotion, ne comptant que des amis qui le vouvoient et ne veulent rien savoir de plus sur lui, sa vie, son œuvre. Mon père, cet homme à qui j’ai reproché cent fois cette incapacité chronique à communiquer, à mettre des mots sur des joies et des douleurs, à extérioriser ses sentiments, mon père, cet homme fiable et responsable, syndicaliste et militant repectés, toujours là quand on a besoin de lui, enseignant adulé par ses élèves, mon père qui ne dit jamais je t'aime mais le montre tout le temps à sa façon, mon père, ce héros, me prend dans ses bras… et ne dit rien.
Pendant que nous cherchons un taxi, je pense à Hélène qui m'attend avec son optimisme légendaire et ses certitudes d'angine mal soignée (t'as déjà vu une grosse angine sans fièvre, chérie ?) qui va bientôt passer. Je ne l’appelle pas. Je lui annoncerai la nouvelle mes yeux dans les siens. Je suis perdu dans mes pensées, un peu écrasé par l'événement : j'ai l'impression d’avoir reçu un trois-tonnes de plein fouet sur le coin du crane. Un cancer, c'est un truc qui n’arrive qu'aux autres. Merde.
Après quelques minutes qui me paraissent interminables, le taxi arrive enfin. "Rue Lepic, s’il vous plait, et soyez gentil, j’ai un cancer". La deuxième partie de la phrase, je ne fais que la penser. J’ai un cancer, j’ai un cancer. A 33 ans. Un mois avant la naissance de Romane. Enfin un mois… Un problème n’arrivant jamais seul, on vient d'apprendre que le placenta
d'LN s'est nécrosé et que le foetus ne grandit ni ne grossit plus in utero ; et qu'en toute logique un accouchement anticipé doit être envisagé d’ici une dizaine de jours. Romane naitra finalement le 19 décembre, soit trois jours après ma première hospitalisation.
J’ai un cancer, donc. C’est moins dangereux qu'une leucémie (ironie de l'histoire, mon "cancer à moi" se muera en leucémie aiguë quelques semaines plus tard), mais c'est plus connoté. Je fais désormais partie de cette population de gens qui font quand même un peu peur, qu'on met souvent inconsciemment à distance. Je suis l'homme qu'on va peut-être enterré dans six mois, un ans, trois ans. Je suis l'image de la mort, de toutes les morts. J'ai un cancer, mais les lymphomes, il y en a des tonnes. Il y en a qui vous laissent six mois à vivre, d’autres qui vous laissent luxueusement 90% de chances de guérison. Tali (ma soeur, médecin aussi) dit que de tous les cancers, c'est celui dont on guérit le mieux.
Il n'empêche, j'ai un cancer, et je vais peut-être mourir plus tôt que prévu. Je vais peut-être crever sans avoir vu ma fille grandir. Ca serait vraiment pas de bol. J'ai un cancer, c'est quand même très, très con. Je me souviens que lorsque j'étais môme, je paradais en expliquant qu'étant natif du signe du cancer, il était par conséquent rigoureusement impossible que j'ai un jour moi-même un cancer. J'y croyais dur comme fer, et ma mère, jamais en rade d'un mot tendre à l'égard de sa progéniture, m'avais conforté dans mes certitudes zodiacales. C'était ma mère, elle ne pouvait pas dire de conneries, quand même.
Le taxi prend son temps, il ne nous vole pas, c'est la rue des Abesses qui nous bloque depuis plus de dix minutes. Un camion Houra qui fait sa livraison. Les livreurs prennent leur temps. Ils ont l’air de s’en foutre grave que j'ai un cancer. Salauds ! C'est fou cette envie de le dire à tout le monde, à commencer à des inconnus. Moi qui déteste me plaindre, moi qui déteste être plaint, me voilà pris en flagrant délit d'auto-complaisance infantile.
- C’est incroyable cette situation, quand même, dis-je à mon père
- Oui, ces camions sont vraiment pénibles.
- Non papa, je parle de mon lymphome. Il y a dix jours, je me réveille avec un début de virose, et aujourd'hui, j'ai un cancer. C’est incroyable !
On s’échange un sourire contrit, mais sincère. Arriver à se mélanger les pinceaux dans ce contexte, ça a quelque chose de presque savoureux.
J’arrive enfin à la maison, je claque une bise à mon père, et pense en entrant dans la cour de l'immeuble que décidément, ça aurait été chouette d'avoir une mononucléose. Même une mononucléose qui fait mal, hein. Qui crève pendant trois mois, vous laisse sur le flan et ne vous épargne aucune misère. J’aurais pris. Et avec plaisir encore !
Hélène m'attend sur le pieu, en train de lire le Libé du jour. Il est 21h45, et depuis qu'elle est enceinte de plus de sept mois, 22h, c'est un peu son heure limite.
- Alors…
- Alors chérie, il va falloir être courageux.
- Qu’est-ce qui se passe ?
- Je la regarde, je la prends dans mes bras et je fonds en larmes : j’ai un cancer, mon cœur.
Les heures qui vont suivre resteront à jamais gravées dans mon esprit. Je découvre ce que c'est que la communion de crise avec un être qu'on aime. J'apprends que cela peut-être bon, chaud et doux de partager une grande douleur avec une grande chérie. L'intensité de ces heures est telle que rien que l'écrire me brûle encore les doigts. On se fait des câlins, on parle d'avenir après ma guérison, on fait l'amour, on s'aime comme deux amants éperdus. On est deux et on va s'en sortir.
Dans l'intervalle, j'aurai reçu des coups de fil de mes parents et de ma sœur. Ma mère m'a trouvé un lit dans le service de médecine interne du professeur P., un de ses amis de fac. Rendez-vous demain à 9h à la Pitié-Salpétrière. Mes ganglions, c’est de l'hémato, mais c'est toujours ça de gagné avant qu'un lit ne se libère en hématologie. A l'approche des fêtes, c’est la croix et la bannière pour trouver un lit à l'hopital et je mesure la chance que j'ai d'être entouré de médecins : ma mère, généraliste depuis trente ans et qui a un réseau long comme un jour sans pain, ma soeur qui est chef de clinique en médecine interne à l'hôtel-Dieu. Nous parlons assez longuement. Pendant la conversation, je frime comme un porc (les porcs sont de sales frimeurs), je leur dis que j'ai confiance en la médecine et en moi, que je sais que je vais guérir, et que je me sais suffisament courageux pour affronter pareille épreuve.
Les deux fois, après avoir raccroché, je pleure.
Hélène se couche, je reste avec elle jusqu'à ce qu'elle s'endorme, puis je rejoins le salon et bouquine jusqu'à deux heures du matin. Je me connecte ensuite sur SE, et préviens Mélanie, Lorna, Nath, Carole, Stéphanie et Benoit en titrant mon message "Apocalypse Now". Je n'attends pas leur réponse, prends juste deux minutes pour changer ma signature ("Vivant." : on exorcise comme on peut) et retourne terminer ma BD culte - Watchmen. Je finis par m'endormir assis avec le coussin de femme enceinte de LN qui maintient un semblant de confort.
Demain, je commence une nouvelle vie.