Attention, je préviens en amont, ce billet me tient à coeur. J'en connais à peu près l'idée première, mais je ne sais pas encore bien ce qu'il va devenir tant il est vrai que je m'écarte régulièrement des chemins malhabilement tracés par un cerveau paresseux et refusant tout ce qui s'apparente de près ou de loin à ce que d'aucuns nomment avec une condescendance un peu feinte de la suite dans les idées.
Ce billet, je le rumine depuis quelques semaines, retardant sa parution avec une régularité semblable à celle des coureurs de fond. C'est que j'éprouve toujours d'insondables difficultés dès que j'ai la prétention de réfléchir. Le léger, la fanfreluche scribouillarde, la captation plus ou moins badine de l'air du temps, je sais à peu près faire. Mais les neurones en actions, bandées vers un seul objectif (qu'on résumera en quelques termes : donner du sens, expliquer, raisonner), provoquent chez moi une sensation immédiate d'inconfort. Comme si cela n'était pas pour moi.
Bon, tu racontes ton machin au lieu de nous la jouer flagellation par anticipation ?!?
Ok, j'y vais. Je suis pas loin d'être prêt à me lancer. Je crois même que je ne vais pas tarder, que c'est pour très bientôt. Là, maintenant, tout de suite.
Alors voilà. De la même manière que Nick Hornby a la manie d'établir des classements pour tout et n'importe quoi (si vous ignorez de quoi je parle, vous pouvez lire ce très bon livre), je passe ma vie à diviser le monde en deux catégories et à y trouver une justification, parfois nébuleuse, mais néanmoins systématique. Ca a commencé dès la petite enfance : mon père m'a nourri à ce sein-là en m'expliquant très tôt que dans la vie, il y avait les collaborateurs et les résistants. Qu'entre le gris clair et le gris foncé chers à ce pense-mou relativiste de la chanson française, il n'y avait pas à choisir son camp, camarade, parce que le monde était soit noir, soit blanc. Longtemps, j'ai résisté, me posant en homme d'équilibre, cherchant des points de convergence entre des positions antagonistes, arborant même fièrement le drapeau des nuances, présumées seules capables de vous orienter sur le chemin accidenté de la vie. Et puis non, il n'y a rien à faire, la nature (la mienne) reprend ses droits, et je me dis qu'il est impossible de ne pas trancher : qu'un homme (une femme, aussi), oui, ça se juge en fonction de ce qu'il aurait fait. Même si l'ennuyeux est qu'il est par définition impossible de savoir très exactement ce qu'il aurait fait.
Mon géniteur favori a probablement été conditionné par son rang d'enfant ainé de rescapés (qui plus est, miraculés). Et si je sais combien il est difficile de se faire une idée précise du courage des uns, de la lâcheté des autres (surtout en des périodes aussi troublées), je ne peux cacher que j'aime la simplicité éclatante de cette distinction. Quand moi-même, je suis à l'orée de prendre une décision difficile, quand je dois trancher dans le vif, c'est encore à cette aune que je fais mon examen de conscience : résistant ou collabo ? Et si j'éprouve la sensation, même fugace, que je suis susceptible de basculer dans le camp crapuleux, je me maudis jusqu'à la volte-face rédemptrice. Cette démonstration mériterait quelques nuances : il est en effet certaines causes qui ne méritent pas qu'on se mette en danger, et pour lesquels quelques grammes de pusillanimité sauraient être tolérés. Mais cette note a décidé de ne pas faire dans la nuance, et la pusillanimité est une belle salope.
J'ai inauguré mes névroses catégorielles avec la plus évidente des distinctions. Mais pour centaines d'autres sujets, des plus futiles aux plus... superficiels, j'ai ce réflexe de la démarcation. Il y a ainsi les gens qui fument et ceux qui ne fument pas, et j'ai toujours trouvé les premiers beaucoup plus cools et ouverts d'esprit. Je dois avoir une petite faiblesse pour ceux qui, même connement, se mettent en danger. Il y a les croyants et les athées, autant vous dire que les agnostiques m'emmerdent qui choisissent de ne pas choisir, par crainte de faire le mauvais choix. Il y a aussi les professionnels de la to-do-list qui fixent trois rangs de priorité (importance faible, importance relative, importance haute) aux différentes tâches qu'ils ont à effectuer. Alors qu'il va de soi que les choses sont soit importantes, soit insignifiantes. Il y a l'amour et puis la haine ; comment accepter l'indifférence et le mépris, ces insultes à la part d'humanité (même infime) qui est en chacun de nous ?
Et puis, il y a ceux qui divisent le monde en deux catégories, et les autres. Je vous laisse deviner dans quelle catégorie j'ai la prétention de me placer.