Aujourd'hui, c'est Yom Kippour, le jour du grand pardon.
C'est un jour important et extrêmement signifiant, dans la plus pure tradition juive : il s'agit, si vous suivez les préceptes, de rentrer dans un processus de mortification dont le but avoué est de vous changer moralement (ahem) après un examen de conscience personnel. Par où ai-je pêché cette année ? Que me reprochent les autres qui soit partiellement juste ? Pourquoi ai-je éjaculé de façon si précoce la semaine dernière et aussi celle d'avant ? Dieu me pardonnera-t-il ?
Personnellement, je ne suis les préceptes que de très loin. Je ne m'impose pas la technique de pénitence qui consiste à jeûner (un vrai jeûne, sans boire ni manger !), je n'obéis à quasiment aucune des interdictions multiples et variées qui font de cette journée un pensum protéiforme. Ne pas travailler (bon, à ce stade, ça va...), ne pas allumer la lumière ni son ordinateur, ne pas lire (sauf un livre de prières), ne pas voir la télé (même pas La Chaîne parlementaire !), ne pas porter (sauf ses vêtements), ne pas écrire, ne pas téléphoner, ne pas se connecter à Internet, ne pas... J'en oublie plus de 500 autres, c'est un véritable wagon de privations qu'il est impensable de retenir par le détail, encore moins d'appliquer sauf si on craint de précipiter les foudres vengeresses du Créateur.
Je ne crois que très moyennement en Dieu (même quand il fait grand beau au milieu du mois d'octobre), ce qui rend la chose tout de suite moins angoissante. Mais le folklore m'amuse, et je montre régulièrement le bout de mon nez à la synagogue en ce jour d'ascèse présumée et rarement consentie. Cela fait plaisir à mes parents et grand-parents, et c'est l'occasion de revoir des gens que je ne vois qu'une fois par an. A ce sujet, c'est une sensation étrange de voir les mêmes personnes, une seule fois, chaque année. Quand vous ne les voyez plus, c'est probablement qu'ils sont morts. Et quand vous les voyez, ils n'ont pas beaucoup changé. Entre deux séances de flagellation psychologique, chacun prend des nouvelles de l'autre, s'enquiert de sa santé, des naissances passées et à venir, de l'état de forme des aieux et des résultats scolaires du petit dernier. Il y a là une invariabilité pateline que je trouve aussi exquise que rassurante.
Quand j'étais gamin, mon père m'emmenait à la synagogue sur le coup de midi. Ensuite on allait déjeuner ; mais dans un très bon restaurant, ce qui rendait l'interdiction de manger presque caduque. Et puis on allait au cinéma voir Ben Hur ou Les 10 commandements, histoire de tricher avec classe, en toute sérénité. En symbiose avec l'Immensité, la pierre philosophale et le Grand Livre de la Vie.
L'année dernière, j'ai même emmené LN et Romane (alors dans le ventre de sa mère) à la synagogue. On s'est vraiment marrés même si on a passé peu de temps ensemble rapport à ce que les hommes et les femmes sont séparés à l'intérieur de l'enceinte sacrée. Cette année est une année différente des autres : à cause de cette idiote de leucémie, j'échappe à la corvée de synagogue, ce qui me plonge dans une abîme de mélancolie. Qui me lavera cette année de toutes les fautes commises en toute impunité ?
Et puis, cela m'aurait fait plaisir d'aller voir les petits vieux hyper scrupuleux et respectueux de la norme religieuse, et de leur dire que les Bleus s'étaient qualifiés pour la Coupe du monde de football 2006. Pour le plus grand malheur des juifs pratiquants amateurs de football, le jeûne et son cortège d'interdictions ont commencé hier soir à quelques minutes du coup d'envoi. Je n'ose imaginer qu'on puisse passer un kippour tout entier sans rien savoir de la performance de Zizou et de ses coéquipiers.
Que Dieu, dans son infinie mansuétude et son inexistence coupable, me pardonne pour de telles pensées.