mercredi 26 avril 2006
Oh yes it's good to be a king!
Par Ari, mercredi 26 avril 2006 à 15:46 | Mon permis
J'avais décidé de me coucher tôt, hier. Histoire d'aborder l'examen dans les meilleures conditions possibles.
Aussi, à 23 heures, m'étais-je déjà lové dans mon pieu non sans avoir relu plusieurs fois mon billet de la veille. Pour chacune des erreurs au moins une fois commises, j'avais fixé des images mentales et mimé les gestes qui sauvent, un peu comme le font les skieurs avant une compétition d'importance.
Je me suis rapidement endormi. Les hurlements de ma fille m'ont vite rappelé à la réalité : cauchemar nocturne ou petite faim (ou encore les deux), toujours est-il que j'étais sur le pied de guerre, à peine minuit passé ; en train d'expliquer à Romane que j'attendais d'elle qu'elle se tienne désormais à carreau pour épargner son papa et ses dernières chances d'obtenir le permis, dans sa formule actuelle. C'est que la loi a changé, et que l'épreuve va prochainement durer quarante minutes, qu'elle sera accessoirement assortie d'un tas de vérifications internes et externes (genre : "comment on fait pour changer une bougie ?". Des trucs que je gère mal, en toute certitude)... tout cela, à partir du 5 mai. Voilà ce que je disais à ma fille, d'un ton qui se voulait calme et apaisant. Je rajoutai que pour son papa, c'était demain ou peut-être jamais ; qu'à 35 ans et plus de 70 heures de conduite, il était temps que je sois capable de l'emmener partout où elle voudrait, et même où elle ne voudrait pas.
J'aimerais dire que Romane a été sensible à mon exposé pédagogique, mais ce ne serait que très partiellement vrai. Toujours est-il que j'ai fini par trouver le sommeil ainsi que les clés du sien après l'avoir longuement cajolée, consolée et assurée de ma compréhension la plus déterminée. Je n'ai pas voulu changer mes habitudes malgré la munificence de l'événement : j'ai accompagné ma gamine à la crèche, bu un double express en lisant Libé dans un rade situé à côté de Lepic Street, puis me suis rendu aussi frais et dispos que possible à l'auto-école où m'attendait Richard (un de mes moniteurs, souvenez-vous) et deux autres candidats à la session de ce jour.
Richard a pris le volant, et nous a accompagné sur les lieux du crime, à Saint-Leu. Non sans nous donner quelques ultimes avertissements (Les contrôles, l'angle mort... etc). J'appris que j'allais passer en second, juste derrière un sexagénaire assez exubérant et avant une jeune femme gracile et superbement stressée. Arrivés à Saint-Leu, avec une bonne vingtaine de minutes d'avance, nous sommes tous sortis de la caisse, l'un pour pisser (le sexagénaire fougueux était peut-être incontinent), l'autre pour faire les cent pas en consultant fébrilement son téléphone portable, le dernier (moi !) en grillant une cigarette bienfaitrice. Dans ces moments-là, j'aime bien être seul. Rentrer en moi-même, tout esprit de convivialité éteint. Point mort sur la socialisation. C'est moi avec moi. Solitaire et peinard. C'était sans compter mon nouvel ami incontinent qui n'a eu de cesse de m'importuner en distribuant son angoisse comme d'autres distribuent les bon points. "Bon, il faut vraiment que je l'ai cette fois-ci, j'ai déménagé à la campagne, et j'en ai marre de dépendre de ma femme". J'ai du répondre un "Scroumpf" qui n'a pas malheureusement pas eu l'effet escompté. Loin d'être découragé, le géronte hypertendu m'a gratifié de ses états de service en arborant un air triomphal : "Moi, j'ai pris cent cinquante heures, dis ! Tu te rends compte, CENT CINQUANTE HEURES !!!". Ah ah. Avec mes 75 malheureuses heures, je pouvais me rhabiller. Au contraire, j'enlevai la veste, et réussis finalement à me débarasser de cet importun en prétextant moi aussi une envie pressante.
Une cigarette plus tard, l'inspecteur est arrivé. Enfin, l'inspectrice, pour être plus précis. La quarantaine, les cheveux auburn, une mise stricte et les lèvres anormalement pincées. Un vrai look d'inspecteur, quoi. Le genre de nenettes dont tu sens qu'elle va guetter le moindre écart, commenter la moindre faute avec force critiques et ne jamais se départir de cette impassibilité rigide, presque desséchée. Le genre de nenettes dont tu sais que tu ne liras strictement rien dans le regard, rien de positif en tous cas.
Bon. Ca ne m'a pas intimidé. Après tout, c'est son boulot d'être froide et de refuser de donner quelque gage d'assurance que ce soit. Tant qu'à être ajourné, autant l'être par une peau de vache dont on pourra dire pis que pendre sans avoir la sensation d'exagérer.
Bon, je disais. Le vieux s'est installé. J'étais derrière avec Richard ; la gamine allait nous attendre dehors, ce qui eut fleuré bon la goujaterie si l'ordre de passage n'avait pas été préalablement fixé ainsi après tirage au sort.
Le vieux a démarré, incertain. Très incertain. Il a pris son premier virage à gauche à deux à l'heure, ce qui ne l'a pas empêché de griller le premier STOP qui se trouvait sur sa route. Pas de bol, ça a eu l'air d'énerver la gorgonne qui lui a immédiatement demandé d'arrêter la voiture sur le bas-côté. Ah ah ah. Le mec a conduit trente secondes !!! Enfin, cent cinquante heures et trente secondes. Tout ça pour ça.
Je me suis dis que c'était ma chance. Passer après un nul pareil, c'est quand même plus facile que de succéder à un Fangio bien dans sa peau. Il n'empêche : j'avais le trouillomètre à zéro, et un stress... Mais un stress ! Pour ainsi dire, j'ai conduit les cinq premières minutes en apnée. Au réflexe, sans réfléchir. En priant juste pour que cela fût suffisant pour apprivoiser la mégère d'à côté. "Monsieur, regardez un peu plus votre environnement, les contrôles dans le rétro, c'est bien, mais faut tourner la tête, hein !".
Tourner la tête, tourner la tête. Elle me parle ou quoi ? Ouais, c'est à moi qu'elle parle. Merde, j'ai pas tourné la tête. Quoi, j'ai pas tourné la tête ? Elle est malade ou quoi ? J'y peux rien si mes rotations cervicales sont si discrètes que même une inspectrice expérimentée est incapable de les remarquer. Bon, la vérité m'oblige à reconnaître que je n'ai pas assez contrôlé à droite les quelques fois où j'avais la priorité (feu vert, STOP à droite). C'est mon naturel optimiste qui reprend toujours le dessus. Feu vert : je passe, moi. Sans regarder. J'ai confiance en l'avenir, confiance dans les automobilistes qui croisent mon chemin mais sont tenus d'attendre parce que J'AI la priorité. C'est à moi de passer, je passe. Capito ?
Bon, après, j'ai contrôlé comme un porc (les gorets sont connus pour cette inclinaison à tout contrôler). J'ai tourné la tête à m'en provoquer un torticolis. A droite, à gauche, devant, derrière. J'ai contrôlé avec ferveur, avidité et fureur. J'étais devenu pessimiste, méfiant, presque paniquard à chaque intersection hostile (forcément hostile) qui se profilait.
Je craignais l'autoroute, et j'avais tort. Cela s'est merveilleusement bien passé : entrée très réussie (j'ai cru entendre quelques applaudissement et les premières notes d'un Choeur antique), changements de file au poil, sortie parfaite. J'étais sorti de mon apnée. Je me sentais bien, et nous sommes gaillardement rentrés à bon port, ma tête (ostensiblement tournée à chaque intersection) et moi. Mon créneau final n'a pas été parfait, mais ne m'a valu aucun commentaire désobligeant.
J'ai dit au revoir avec un sourire discret, quitté la caisse avec ce qu'il fallait d'humilité (gestes calmes, détendus ; ne pas serrer le poingt !), ai souhaité "bonne chance" à ma remplaçante, et attendu que la voiture se fût éloignée pour appeler les femmes de ma vie (ma chérie, ma mère, ma soeur ; dans cet ordre), et leur faire part de mon optimisme.
A peine avais-je raccroché avec ma frangine que je vis la voiture - notre voiture ! - se ranger. A peine cinq minutes ! Et encore un stop grillé ! Dépitée, la jeunette sortit non sans hurler à l'injustice et à cet arrêt qu'elle était certaine d'avoir réalisé. J'ai essayé de la réconforter en lui disant que moi aussi, j'avais été arrêté assez vite la dernière fois à cause d'une priorité brûlée. Las, rien n'y fit, et la gamine se mit à fondre en larmes en m'expliquant qu'avec les nouvelles règles, c'en était terminé de ses chances d'avoir un jour le permis. C'est toujours délicat quand une quasi inconnue se met à sangloter devant vous. Dans ces moments, j'hésite entre la compassion et une bonne baffe dans la gueule. Et puis, je me tais.
Richard et l'inspectrice ont devisé quelques instants, et puis nous sommes rentrés sur Paris. J'attendais ce moment avec impatience, le moment où Richard me donnerait son "feedback" sur ma prestation. Pfff, Richard a douché mon enthousiasme, mis l'accent sur mes deux-trois erreurs du début, et s'est finalement contenté d'un maigre "Avantage service", ce qui, dans sa bouche, voulait dire que j'avais des raisons d'y croire, mais que mon euphorie était quand même très largement exagérée.
Du coup, ça m'a un peu abattu. Et j'ai carrément fait la tronche quand Richard a dit que si lui avait été inspecteur, il ne m'aurait pas donné mon permis. Le fait qu'il rajoute que si ça ne tenait qu'à lui seulement 10% des candidats au permis obtiendraient le précieux sésame n'a pas suffi à me calmer.
Mais trente minutes plus tard, une fois arrivés, j'avais retrouvé la pêche. Ok, je n'avais pas fait la démonstration attendue par mon moniteur tatillon, mais bon, j'avais assuré quand même. Le même Richard a conclu avec sagesse qu'en toute logique, je devais avoir le permis, mais que je devais vraiment faire gaffe à l'avenir, quand je conduirai. "Des mecs qui avaient la priorité, il y en a plein les cimetières" a-t-il glissé in fine avec ce mélange de malice et de dureté qui lui est propre. Droit dans ses bottes, le p'tit père. Fidèle à sa légende de vieux routier bourru revenu de tout ou presque.
Well, il me reste deux jours à attendre, le temps que le verdict me soit envoyé par la poste (l'époque où les inspecteurs rendaient leur avis immédiatement après l'épreuve est révolue. Trop d'embrouilles, d'insultes, de débuts de baston).
Enfin, c'est ce que je croyais.
A peine arrivé à la maison, je me dépêchai de décrocher le téléphone que j'avais entendu sonner depuis l'escalier. C'était Martine qui m'appelait ; ma monitrice adorée.
- Ari, je t'appelle parce que je viens de recevoir un coup de fil de l'inspectrice. Elle va t'envoyer un papier, mais il faut que tu nous le ramènes aussi sec.
- C'est quoi le problème ?
- Y a pas vraiment de problème. Elle a trouvé ta performance solide, tu as ton permis. Le seul truc, c'est que...
OUWOH AH AHAH WOH RHAAAAAAAAAAAAAAAAA J'AI MON PUTAIN DE PERMIS AH AH AH AH AH AH !
- Euh, le problème, c'est que quoi ?
AH AH AH AH AH AH JE L'AI...YEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEES !
- Euh, rien de grave. Elle s'est juste aperçue que tu devais passer une visite médicale parce que la dernière que tu as eue a expiré de quatre jours. D'ailleurs, si elle s'en était rendue compte avant l'examen, elle aurait très bien pu refuser de te le faire passer.
M'EN FOUS AH AH AH AH, JE SUIS UN GRAND, MAINTENANT. AH AH AH AH AH ! TROP BON.
- Bon, et je fais quoi maintenant ?
- Ben, tu nous ramènes le papelard, tu fais ta visite médicale (Note : cette visite à la con est obligatoire quand vous avez été exempté du service militaire pour raisons de santé - fussent-elle totalement bidonnées), et tu pourras conduire ensuite.
- Martine ?
- Quoi ?
- Je crois bien que je t'aime.
J'ai ramené le champagne à l'auto-école. On a sabré ça avec le vieux, encore là, un peu sonné, qui a promis qu'il attendrait d'avoir 200 heures au compteur avant de se représenter. La jeune fille était barrée. Avec ses larmes et ses regrets.
Je m'en fous d'avoir une visite médicale. Je m'en tamponne d'attendre encore quelques semaines avant de conduire pour de vrai. J'ai attendu 34 ans. Je peux patienter un mois de plus.
P'tin, je suis aux anges.
Trois semaines passées, l'auto-école, alors sise du côté de la place Saint-Georges, faisait faillite et emportait avec elle quelques milliers de francs payés d'avance et mes premiers désirs de conduite. Pas du genre à désespérer, je stimulais mes pieds à la conquête de nouveaux mondes, et prenais mon temps ainsi que les transports en commun. Cinq longues années plus tard, jeune et bel éphèbe dans la force de l'âge, je songeais que l'acquisition de nouvelles connaissances en matière de maniement d'une automobile me seraient fort utiles pour me déplacer d'un endroit à un autre distant de plusieurs kilomètres. Et ce sans prendre ni le train, ni le bus, ni le taxi, ni le métro. Déjà, ma faculté de raisonnement impressionnait mes contemporains.
Maurice (nous l'appellerons ainsi) était un phénomène : d'une intelligence peu commune (inexistante, en somme), Maurice donnait l'impression de passer son temps à réfléchir. Que l'on soit arrêté à un stop, dans l'attente d'un feu vert, en pleine manoeuvre de dépassement ou en train de prendre de l'essence, Maurice semblait bander ses neurones et prenait avec avidité la pose du penseur. Pour un peu, on aurait dit un guitariste du cerveau, toute corne dehors pour protéger ses synapses d'une stimulation trop douloureuse. Maurice était con, vraiment con. Ce qui ne lui suffisait pas. Car Maurice était méchant. Très méchant. Il n'a eu de cesse de me décourager, de stigmatiser mon incompétence crasse, de me renvoyer à mes insuffisances. Cet homme était un exemple d'intolérance aux frustrations, et la frustration, c'était moi !