Ca fait très longtemps que j'ai envie de parler de Denis, mais tout aussi longtemps que j'éprouve la sensation de ne jamais trouver les mots pour parler de l'amitié qui nous lie.
Denis est plus qu'un ami, c'est un peu le grand frère que j'aurais aimé avoir, et que j'ai passé du temps à rechercher. Au hit parade des grands frères de substitution, il est de loin mon frère préféré. Je ne le vois pas très souvent (une fois tous les deux mois, environ), on s'appelle encore moins : plus encore que moi, il déteste les conversations téléphoniques. Mais à chaque fois que nous nous rencontrons, c'est une espèce de symphonie euphorique à la gloire de Bacchus, des zygomatiques enfiévrés et du temps qui file sans jamais peser.
Denis est intelligent, cultivé, drôle, attentif, réservé, pudique, amoureux des livres, du bon bordeaux et des jolies femmes. Comme moi, il est dingue de foot et de politique. Comme moi encore, il n'aime rien tant que les échanges à deux voix, seuls garants d'une réelle intimité. Comme moi enfin, c'est un affectif tactile qui n'aime pas grand monde, mais qui déborde d'amour quand il aime.
J'ai connu Denis en 1997, il avait alors l'âge que j'ai aujourd'hui, et notre premier face à face s'est déroulé dans des circonstances mi-professionnelles, mi-cocasses. J'avais postulé pour bosser à Yahoo! France, et Denis, qui en était à cette époque le dirigeant, m'avait proposé un entretien pour un poste à plein temps. Sous le coup de l'enthousiasme, j'avais répondu positivement à son invitation, mais avait été pris de remords foudroyants immédiatement après avoir raccroché. C'est que j'aimais alors trop écrire pour mettre fin à ma jeune et fragile carrière de journaliste indépendant, et qu'il n'était pas vraiment concevable de m'enraciner dans une société certes excitante, mais au sein de laquelle il n'y aurait plus rien à écrire, plus aucun documentaire à tourner. La sécurité de l'emploi avait des vertus non négligables, mais j'étais trop jeune, trop réfractaire à l'autorité, trop épris de liberté pour rentrer dans le moule des horaires fixes et des liens de subordination par nature oppressants.
Ne sachant trop comment me tirer de cette situation épineuse, je décidai de venir à l'entretien... avec un ami : un intello fainéant et livreur de pizzas. Là où Denis attendait de voir en entretien un mec pour un plein temps, je lui amènerais mon pote et lui proposerais deux mi-temps. J'avais pleine conscience du côté hasardeux de mon entreprise, et m'attendais à être renvoyé dans mes pénates aussitôt la situation exposée. En fait de quoi, Denis nous reçut tous les deux avec ce sourire flegmatique que je lui connais désormais si bien, et me recruta sans coup férir (et à mi-temps) quelques jours après. Mon ami, lui, fut recruté six mois plus tard après que j'ai menacé de démissionner en brûlant la boutique, de démettre une épaule à mon bienaimé chef puis de me jeter sous les rames de la ligne 13.
Avec Denis, la vie en entreprise était toujours riche en rebondissements : tournois de foot dans le couloir, interdiction de venir avant dix heures, recrutement des managers par leurs futurs subordonnés, pizza-parties à toute heure du jour et de la nuit, obligation de jouer au baby-foot au moins un quart d'heure par jour sous peine d'être mis à l'amende. J'exagère à peine.
Et la maison-mère américaine de s'extasier devant les résultats florissants de la jeune filiale française. Car cela marchait !
Après six mois à Yahoo! (nous étions alors début 1998), j'ai eu coup sur coup deux opportunités exceptionnelles liées à l'imminence de la Coupe du monde de foot, en France. Un supplément à l'Equipe Magazine où on me proposait la rédaction en chef adjointe et un documentaire sur Raymond Kopa (ancienne gloire du foot français), pour Canal Plus, dont on me proposait l'écriture. Je suis allé voir Denis, bien embété, lui ai dit qu'il s'agissait là de deux opportunités impossibles à refuser, que j'envisageais donc sérieusement de quitter Yahoo! même si cela me coûtait. Nous n'étions pas encore les amis que nous sommes devenus aujourd'hui, et je n'attendais pas grand chose d'autre de sa part qu'un sourire contrit.
J'ai eu droit au sourire contrit, mais aussi à l'incroyable proposition suivante : "Ari, tu fais tes deux trucs, c'est important ; et pendant toute la durée (NDLA : six mois à peu près) de ce boulot annexe, tu viens à Yahoo! quand tu peux, quand tu veux, aussi souvent que possible... dans la mesure de ce qui est possible". Pffffffiou, un tel élan de confiance et de compréhension, ça m'a liquidé sur place. Et pendant six mois, je suis venu à Yahoo! les soirs, les week-ends, les quelques jours de semaine ou j'étais disponible, éperdu de gratitude et d'amour (j'ose le mot) pour cet extra-terrestre charismatique.
A la fin 99, Denis a quitté Yahoo! et s'est reconverti dans la restauration et le négoce de vins. Le journalisme ne m'énivrait plus comme avant, j'avais fini par passer à plein temps. Nous étions quelques uns, anciens de la maison, gardiens du temple et de l'héritage laissé par Denis. Mais Yahoo! commencait de plus en plus à ressembler à une boîte normale, avec son cortège de "process" et de cols blancs amoureux de la discipline et des plans de restructuration. Affranchis par nos premières années de joyeux bordel organisé, on sentait bien que la roue était en train de tourner, et on a fini, les uns après les autres, par tous nous barrer.
J'avais perdu Yahoo!, mais j'ai gardé Denis. J'ai toujours eu du mal avec l'expression "meilleur ami". Je la trouve au mieux galvaudée, au pire légèrement décérébrée. J'ai du mal à concevoir qu'un ami soit meilleur qu'un autre tant il est vrai qu'un ami est déjà rare et infiniment précieux. Je préfère plutôt le bon mot que l'on doit à Montaigne quand on lui demandait pourquoi il aimait tant La Boétie.
Il répondait avec éclat : parce que c'était lui, parce que c'était moi.
PS : J'ai vu Denis hier, et nous avons passé une soirée énivrante à tous les sens du terme. Démarrée à 20h30 dans un chouette restau de Lepic Street, prolongée au Lux Bar, un bistro de la même rue que j'apprécie particulièrement. Denis m'emmène ensuite sur le haut de la Butte (Montmartre) pour me montrer la maison qu'il a visité virtuellement sur Internet et qu'il envisage d'acheter. On passe une heure dans Montmartre à tourner : Denis a oublié le nom de la rue. Il insiste, il est convaincu que cela va revenir, que rien ne sert de courir, que la vie et la nuit sont à nous, pochtrons hilares et fatigués. On tourne, on tourne sans jamais trouver et on atterrit dans un dernier bar où on s'interdit de refaire le monde (pas nous !) mais pas de le rêver tel qu'il ne sera jamais.