Egoblog

lundi 3 avril 2006

Une vie française

Lu le dernier opus de Jean-Paul Dubois, et j'ai du mal à me faire un avis tranché.

DuboisCa se lit avec plaisir, c'est vif et léger, c'est probablement cent fois mieux que ce que je rêverais d'écrire, mais... Il y a plein de mais. Outre que JPD a une facheuse tendance à s'écouter écrire (on notera l'utilisation quasi systématique, à tout le moins très régulière, de "mots qui n'existent pas". Cette tendance empoisonnante des romanciers de ce début de millénaire - Nothomb avait lancé le mouvement - à mettre en évidence l'étendue de leur vocabulaire en employant des mots inconnus de tous, et probablement d'eux-mêmes avant une recherche besogneuse dans le dictionnaire des synonymes), il a la prétention d'inscrire la biographie de son héros dans l'histoire française d'après-guerre. Autant vous dire que le procédé est souvent lourdingue et insignifiant et que les allers-retours entre la vie de Paul Blick (son héros donc, un autre lui-même) et les soubresauts de la politique française manquent singulièrement et de sens et de fluidité. On reste sur le sentiment que JPD n'avait pas assez confiance en son histoire pour la laisser s'épanouir en solo indépendamment de toute considération historique.

A certains moment, c'est donc un peu du sous Forrest Gump dans le texte. Et pourtant... Il y a là des situations fort drôles (Ah la femme du narrateur gauchiste, amoureuse d'Adam Smith), d'autres criants de vérité et de sensibilité sur les vicissitudes d'une vie qui passe sans voir le temps passer. Il y a aussi cette sincérité dans le regard, cet amour sympathique du bordel pour le bordel, ces coucheries d'adultes mal terminés (les adultes, pas les coucheries). C'est mélancolique, ça sent la bonne lose et l'ego passablement contrarié.

Et puis, il y a ces dernières lignes, éclatantes de justesse et de simplicité, qui vous réconcilient avec le roman et son auteur pour peu que vous vous apprêtiez à refermer le livre un peu fachés.

La vie n'est rien d'autre que ce filament illusoire qui nous relie aux autres et nous donne à croire que, le temps d'une existence que nous pensons essentielle, nous sommes simplement quelque chose plutôt que rien.

Cela aurait pu s'appeler "Une vie", et cela aurait été très bien.

dimanche 2 avril 2006

Contre le CPE (Coiffeur Pour Enfants)

Je ne m'étais pas exprimé sur le CPE, et je m'en voulais un peu.

Quand même, une loi renégate qui met la jeunesse dans la rue, ça méritait son petit élan de rage extériorisé, une expression courageuse de ma vindicte qui n'aurait pas manqué de faire réfléchir dans les hautes sphères.

Et puis non. Le CPE, je suis contre. Je trouve que c'est bien assez. Comme les patrons avant de licencier, je n'ai pas besoin de me justifier.

En revanche, je soutiens sans ambages que je n'aurais jamais du couper les cheveux de ma fille. Encore aujourd'hui, je suis incapable d'expliquer pourquoi, mû par une envie soudaine, j'ai chopé les ciseaux et décidé de refaire le portrait de ma gamine. Bon, ça m'énervait un peu que sa longue mèche de devant lui trouble la vue, mais était-ce bien raisonnable, compte tenu de ma maladresse proverbiale, de me lancer dans pareille entreprise ? Non. Ce n'était pas raisonnable.

D'autant que Romane, à piailler sans relâche, à bouger dans tous les sens, n'a pas facilité ma mission. Je reconnais néanmoins qu'elle a été adorable, une fois mon forfait commis. D'une, elle n'a pas commenté le désastre et a continué de se trouver très jolie. De deux, elle n'a pas cafté, ce qui eut été un comble vu la surface de son vocabulaire. L'ennuyeux, c'est qu'il n'était pas nécessaire de cafter pour que sa mère remarquât l'étendue des dégats.

Ma fille, enfin notre fille, ne ressemble plus à grand chose. Elle a des cheveux partout, sauf devant. A force de vouloir égaliser, j'ai fait table rase de ce que les historiens retiendront comme ayant été sa chevelure. Sa mère, pas chienne, a juste hurlé de rire, ce qui, par ricochet, a fait glousser Romane.

Au fond, je dois être un bon père. Non ?

mercredi 29 mars 2006

A quoi sert un blog (bis) ?

Je (me) posais la question, et ne trouvais plus aucune réponse satisfaisante.

Moins envie de "donner" à mes lecteurs, plus envie d'être esclave consentant de vos passages, accidentels ou non. Pas d'inclinaison masochiste à défaire ce que j'ai construit, encore moins à mettre en danger ma tribu et les gens que j'aime.

J'aurais pu recréer un blog ex nihilo et me délecter des joies nouvelles de l'anonymat. Pour en finir avec la pluie et le beau temps, et me consacrer à des thèmes plus essentiels. Mais j'ai trop besoin d'amour pour apprécier les vertus de l'anonymat. Cuné et Ada, deux amies fort estimables connues sur un forum, désormais moribond, consacré à un chanteur de télé-réalité (sic) dont je suis l'administrateur (re-sic), m'ont suggéré d'écrire. Pour de vrai.

Je prends cela comme un compliment sincère. Mais cela me renvoit à ma flemme, mes insuffisances, mon manque de confiance. Mes inconstances.

Et puis, à me relire, à consulter en vrac les notes écrites depuis quelques mois, je me suis surpris quelquefois à sourire, à redécouvrir des pans de moi-même que j'avais presque oubliés. Et j'ai pensé que les blogs, au delà de la satisfaction primaire d'un ego ballonné, étaient une extension de la mémoire. Un pansement sur les blessures de l'oubli. On parle beaucoup du phénomène des blogs en leur prêtant des vertus quasi divines à l'aune de la sociologie, des études de marché ou autres prédications formulées par d'improbables marchands du temple, on parle moins de ce qu'ils seront dans vingt, trente ans quand leurs auteurs auront tenu sur la durée. Une anthologie. Autolâtre sûrement, mais une anthologie quand même. Un musée de soi-même, que n'importe qui pourra visiter. Des ressorts intimes au sein desquels ma fille, ses frangins et frangines à venir, pourront folâtrer.

L'idée m'a plu.

jeudi 16 mars 2006

Vivant

Mais pas très inspiré.

J'ai failli écrire un tas de billets plus par obligation que par réelle appétence. Mais je ne suis pas "addicted" au point de commettre des notes pour le seul fait de remplir.

J'aurais plein de choses à écrire, pourtant. Mais ces temps-ci, je n'ai pas très envie de raconter ma vie. Puis je me sens coincé par le ton intimiste/personnel que j'ai initialement donné à ce blog. Pas follement envie d'en sortir, mais pas non plus le courage d'aborder les vrais sujets : la mort, le sexe, l'envie, l'amour qui dure un jour, toujours.

Alors donner le change ? Narrer les anecdotes savoureuses et/ou navrantes qui parsèment mon quotidien et ne manqueront pas d'arracher un sourire (on me dit dans l'oreillette qu'il ne s'agissait en fait que d'un rictus compulsif) à mes quelques lecteurs. Bof, ça m'ennuit aussi. Pas assez d'ego malgré le titre de ce blog. Enfin, pas assez. Un ego normalement surdimensionné, quoi.

Peut-être ai-je au bout de six mois à peine atteint les limites de cette forme d'expression. Et puis, si je continue, je vais finir par me prendre au sérieux. Pas envie.

"A quoi sert un blog ?" demande Christophe Ginisty avec une certaine candeur.

Je trouve mon commentaire assez classieux.

A bientôt, ou pas.

PS : puisque je ne suis pas certain de revenir, il était important que je comingue-out. Alors voilà, j'adore "La Nouvelle Star". Sur M6, le mercredi soir. Ouais.

jeudi 9 mars 2006

Journée de la flemme

Romane a mis nos nerfs à rude épreuve en recommençant son cinéma de la nuit dernière. Un coup, c'était un cauchemard. Trois heures après, une petite faim nocturne.

Heureusement, les femmes, en tous cas la mienne, ont repris goût au travail et aux tâches ménagères. Leurs époux sexistes et ou volages ont eu droit à un repos bien mérité. Le repos du guerrier.

Je sais, j'irai en enfer.

mercredi 8 mars 2006

Journée de la femme

Romane s'est levée à 4h30 pour être la première chromosomée XX à célébrer le grand jour.

J'ai eu pitié de sa mère, et c'est donc l'homme qui s'est levé.

C'était pas ma journée.

jeudi 2 mars 2006

Le diable, l'ange, Libé et moi

Hier, en fin d'après-midi, j'avais rendez-vous avec un cadre dirigeant d'un grand groupe audiovisuel français pour un entretien informel susceptible de déboucher sur une proposition d'emploi. Après avoir "googlisé" mon hôte d'un jour, j'avais appris bon nombre de renseignements sur lui, notamment qu'il avait été un temps directeur de cabinet d'un ancien ministre UMP (enfin, on disait RPR à l'époque).

Je ne dirais pas que mon enthousiasme s'est refroidi, ce serait exagére. Je ne suis pas obtus au point d'être incapable de travailler sous les ordres d'un mec de droite. Mes expériences professionnelles m'ont appris qu'il n'est de pires managers que ceux qui sont mal dans leurs pompes, et ont trop de choses à régler avec eux-mêmes. Le manque de confiance en soi, par bonheur, ce n'est ni de gauche, ni de droite, et je me suis donc rendu à cet entretien relativement serein, avec le souci de faire bonne impression, mais sans les angoisses particulières inhérentes à la position de chercheur d'or d'emploi. Ca faisait longtemps que je n'avais pas mis un pantalon de costume et une veste, et j'ai été agréablement surpris de ne pas me faire l'effet d'un pingouin en m'examinant dans la glace avant de partir. Probablement l'absence de cravate que je ne consens à mettre que sous la torture.

J'arrive juste à l'heure à mon rendez-vous, et la secrétaire de Monsieur B. me met à l'aise, m'offre un café et m'annonce que j'en ai pour une bonne demi-heure d'attente rapport à ce que ce dernier a pris du retard qu'il entend bien combler. Une demi-heure, c'est assez long même quand on croise au hasard de leurs déambulations un tas de personnes que l'on voit d'habitude en costard à la télé. Pour l'heure, ils sont habillés comme s'ils devaient aller urgemment procéder à quelques travaux de jardinage, et c'est un spectacle assez amusant à regarder. Passée la curiosité, je regarde l'heure toutes les deux minutes, et commence à sérieusement m'ennuyer. Je me souviens de Libération, rangé dans ma sacoche, mais je me suprends à hésiter. Est-ce bien raisonnable de laisser cette première impression-là lors même que Monsieur B. a manifestement des idées politiques opposées aux miennes. Là, je devrais vous dire que j'en avais rien à cirer, que j'ai pris mon journal et mon courage à deux mains, et que ça faisait même pas mal... Je pourrais l'écrire, mais ça ne serait pas vrai. De très longues minutes, j'ai hésité... J'ai même assisté impuissant au spectacle de l'angelot calculateur et du diablotin tentateur, tous deux bien décidés à me convaincre de leurs discours contradictoires.

L'angelot : "Ari, ce monsieur ne te connait pas. Quel besoin as-tu de lui dire, en guise de tout premier message, que tu es de gauche alors que ton but du jour est de la convaincre de t'embaucher dans son équipe ?"

Le diablotin : "Ari, tu devrais avoir honte. Tu t'ennuies ferme, et la lecture de Libé n'est quand même pas l'incarnation de la subversion. Et puis quoi, as-tu à ce point honte de tes penchants idéologiques ?"

L'angelot : "Sois sérieux une minute. Si encore tu avais sur toi la Une du Figaro à l'intérieur duquel tu pourrais insérer ton Libé en toute quiétude... Concentre-toi donc sur ton entretien au lieu de prendre le risque stupide de tout gâcher."

Le diablotin : "Pfff. Si ton recruteur est à ce point réfractaire à ce type de lectures, s'il te juge là-dessus, j'espère que tu réalises à quel point tu seras malheureux de travailler au quotidien avec quelqu'un d'aussi intolérant."

L'angelot : "Mais non, Ari. Il s'agit-là d'un entretien d'embauche, pas d'une discussion amicale entre vieux potes. Quand tu seras plus à l'aise avec M. B., qu'il te connaitra mieux, il n'y aura aucun problème à ce que tu lui confesses que tu penches à gauche."

Le diablotin : "N'écoute pas l'angelot, il n'a aucune fierté."

L'angelot : "N'écoute pas le diablotin, il n'a jamais travaillé !"

- Monsieur, excusez-moi de vous avoir fait attendre, je suis maintenant prêt à vous recevoir.

Rhalala, Monsieur B., mon ami, mon frère. Mon sauveur. Et un peu ma honte, aussi...

mardi 28 février 2006

L'enfant au grand rêve

Une fois n'est pas coutume, je fais l'apologie d'un texte qui n'est pas le mien.
J'ai craqué pour cette historiette vraie, courte et émouvante. Très américaine dans le ton (PO-SI-TI-VONS !), mais pas sirupeuse pour un rond.

Outre qu'elle me touche, elle m'interroge sur mes propres rêves.
Que sont-ils devenus ?

lundi 27 février 2006

Roger est un con

Il s'appelle Robert. Ou Roger. Oui, mettons qu'il s'appelle Roger, cela lui va très bien.

Roger habite dans un pavillon cossu de Rosny-sous-Bois, et tous les lundis matins, il fait la bise à son dernier-né, Romuald, donne une tape amicale à son fox terrier nain Rocco et file au boulot sur le coup de 9h15. Roger bosse au centre commercial de Rosny, un des plus grands d'Europe, et il est responsable des achats du magasin Décathlon. Enfin, je crois. Roger n'est pas peu fier de sa récente promotion, lui qui a commencé, il y a douze ans, comme chef de rayon du Pole Musculation et fitness.

Ce matin, cet imbécile de Roger a quelques minutes de retard. Il prend sa caisse après avoir avalé vite fait un café serré, met la première et songe aux dix minutes qui lui seront nécessaires pour se rendre au taf si le trafic est fluide et qu'aucun obstacle ne vient se mettre sur sa route. La rue est à double sens, mais il y a rarement de la place pour deux voitures qui se croisent. Merde, une voiture arrive en face. L'obstacle (un camion mal garé) est du côté de la voiture opposée, c'est à elle de s'arrêter. Double merde, elle ne s'arrête pas et se retrouve nez-à-nez avec la caisse de Roger qui peste, s'apprête à klaxonner puis se ravise en voyant le panneau auto-école disposé au dessus du toit de la guimbarde fautive. "P'tin, c'est bien ma veine de tomber sur une auto-école alors que je suis grave à la bourre" maugrée cette loppe de Roger. Roger garde néanmoins son calme, il en a vu d'autres. Et puis la voiture, en face, a commencé sa manoeuvre pour reculer, et Roger va bientôt pouvoir passer. Il devrait même être à l'heure compte tenu de la distance qui lui reste à parcourir en ce lundi froid et ensoleillé.

Roger est passé. Roger est content. Il sifflote guilleret. Il ne saura probablement jamais que s'il était parti une minute plus tôt ou plus tard, le conducteur de la voiture d'en face aurait eu son permis de conduire.

Damned, encore raté !

mardi 21 février 2006

Guillermithon

Guillermito (le même dont je parlais il y a peu pour la qualité de son blog) a été condamné en appel après un long procès qui l'a opposé à TEGAM, une boîte qui éditait un logiciel (Viguard) bourré de failles de sécurité. C'est du moins ce qu'avait réussi à prouver le premier nommé, et qui lui a valu ce procès inexplicablement perdu.

Guillermito doit payer 15.000 euros de dommages et intérêts, ce qui n'est pas loin d'être une somme. Surtout lorsqu'on ne l'a pas ! Aussi, et avant que notre sympathique condamné en soit réduit à vendre son corps au plus offrant, je propose que nous nous cotisions pour épargner à ce dernier l'humiliation d'un coït non désiré. Et qui fait un peu mal, en plus.

Allez, je mets cent euros dans le bastringue. Qui aime (un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, pas du tout) Guillermito me suive !


MAJ : Guillermito (le condamné) et Guillermo (l'auteur du blog que j'adore) sont deux personnes différentes. Bon, j'ai l'air d'un idiot, mais veuillez noter que cela n'enlève rien au caractère scandaleux de la condamnation ni à ma proposition de participation aux frais.

jeudi 16 février 2006

Commentateur... sportif !

En regardant ce midi l'épreuve de biathlon féminin (1/ Fallait-il qu'il s'ennuie ! 2/ Il nous avait caché qu'il adorait le biathlon féminin 3/ Sa télé est en panne, obstinément allumée, et il vit dans un studio minuscule si bien qu'il est obligé de la regarder) des JO de Turin, je me suis fait la réflexion que la maturité, c'était probablement savoir chaque jour un peu plus ce qu'on ne voulait pas faire, ce à quoi on n'était pas ou plus prêt sauf à voir son âme furieusement comprimée jusqu'à étouffement du cervelet.

BaverelAdoncques, quand j'étais ado, je voulais être commentateur sportif. J'adorais regarder le foot, le rugby, le tennis et un tas d'autres sports moins télégéniques, j'avais amassé une foultitude d'informations diverses et inutiles sur des gymnastes ukrainiennes ou des lugeurs allemands, et je pensais avoir la fougue nécessaire pour communiquer un enthousiasme que rien ni personne ne sauraient démentir. Mais j'étais probablement plus doué pour écrire, j'avais un ego normalement dimensionné, et plus exactement, je n'ai jamais eu la moindre opportunité de raconter en direct (ou même en léger différé) la vie et l'oeuvre des dieux du stade et des reines des pistes. Ce midi donc, en reluquant benoitement les exploits de Florence Baverel (championne olympique, s'il vous plait), j'ai réalisé à quel point j'avais failli rater ma vie. P'tin, il neigeait dru, il faisait dans les moins cinq à tout casser, et les mecs avaient d'énormes doudounes ridicules floquées du logo France 2-France 3. Ils commentaient manifestement un sport qu'ils ne connaissaient pas. L'indigence de leurs bavardages le disputait à l'intensité de leur chauvinisme. C'était cocardier, démagogue, inepte. Et j'avais voulu faire ce métier ! Pfiouuuuuuu.

Vous imaginez le p'tit gars de France 2, le soir, rentrant dans sa chambre d'hôtel Mercure ou équivalent, les lèvres gercées par le froid. Sa femme est loin. Ses enfants s'en foutent. Et lui, il est obligé de préparer l'épreuve de demain : le patinage de vitesse par équipes, où les Tricolores si chers à son coeur n'ont aucune chance de briller. Il s'ennuie. Ca fait dix ans qu'il fait le même métier, et il est payé quinze à vingt fois moins cher que ces sportifs qu'il a longtemps adulés, mais qui ne le font même plus rêver. Il mate en loucedé un film porno qu'il commande en extra après trois coups de télécommande bien ajustés (il est le champion olympique de vitesse de commande de films pornos). Il s'endort sur ses fiches, il a du mal à retenir le nom de ce patineur slovène, grand favori de l'épreuve de demain. Mais demain est un autre jour. Et là, il vient de saisir Morphée par le collet. C'est le meilleur moment des Jeux.

Ben voilà, je ne serai jamais commentateur sportif. Plus tard, quand j'aurai encore grandi (chez nous, on ne vieillit jamais, on se contente de grandir), je ferai des tas de choses chouettes qui occuperont intelligemment mes journées. J'aurai des trucs marrants à raconter à ma femme même si on n'est pas mariés. Et le soir, après avoir couché les enfants, on fera l'amour sans penser un instant à ce commentateur lambda qui se turlute dans la pénombre de sa chambre d'hôtel Mercure. Ou équivalent.

D'ailleurs, c'est promis, j'arrête de regarder le biathlon féminin.

PS : le journal Netizen est presque bouclé. Comme je l'avais écrit dans un précédent billet, j'y ai écrit un article que vous pourrez découvrir, si le coeur vous en dit, dans le numéro 2 qui sort à la fin du mois.

mercredi 15 février 2006

Danemark, one point

DanemarkJe ne reviendrai pas ici sur l'affaire des caricatures du prophète : j'ai assez à faire avec mes propres démons pour ne pas me prendre la tête avec les dieux des autres. Je n'en suis pas moins échauffé par le boycott imbécile préconisé par une tripotée d'ayatollahs besogneux. Alors voilà, il faudrait arrêter d'acheter danois parce qu'il est bien compris de tous qu'un gouvernement élu démocratiquement est comptable du contenu propagé par des journaux conçus, écrits et diffusés sous le régime luciférien de la liberté de la presse.

Tout cela est navrant. C'est d'ailleurs tellement désolant que j'ai décidé de mettre à exécution mes menaces de solidarité active avec tout ce que le Danemark compte de produits consommables, dussé-je rompre avec mes habitudes consuméristes d'occidental psychorigide. Adieu la 16, j'écluse désormais de la Calsberg et plus (oserai-je la Tuborg ?) si affinités avérées. Les chewing-gums ne viennent plus d'Hollywood, je préfère mâcher mes Stimorol en écoutant un bon vieux King Diamond sur une chaine Bang & Olufsen dernier cri. Pour ma porcelaine, j'ai mis Limoges au placard ; comprenez-moi, je ne veux que du Royal Copenhagen. Romane n'est pas la dernière à a voir profité de mon récent engagement : elle ne sait plus où donner de la tête dans le monceau de Lego qui jonche le sol de sa chambre et du salon. Pour l'endormir, je me suis mis à lui lire l'intégrale des contes de Hans Christian Andersen. Elle adore. Surtout Le vilain petit canard et Les Habits neufs de l'empereur. Ensuite, une fois que la Fille est neutralisée et que la soirée nous appartient, LN et moi ne détestons pas mater un DVD : entre Breaking the Waves (édition Collector : 2 DVD ! Montrez votre solidarité avec le Danemark en achetant des bonus que vous ne verrez jamais), Le Festin de Babette et Festen, le choix n'est pas loin d'être cornélien (Corneille avait des origines danoises, par son arrière grand-mère paternelle. Je tiens cette information d'un proche de son trisaïeul qui est lui-même finlandais).

Mais ma plus grande fierté, c'est d'avoir récemment investi dans une éolienne VESTAS. On ne le dit pas assez souvent, mais c'est très utile, une éolienne. Ca change des cadeaux convenus qui finiront immanquablement par être revendus sur E-Bay (aucune version danoise de l'enchérisseur favori des internautes, je m'étrangle) par des récipiendaires dépourvus de scrupules. Pensez-y la prochaine fois que vous allez à l'anniversaire de votre meilleur ami(e) ou que vous ragez de passer une énième Saint-Valentin dans un restaurant rempli d'Occidentaux surmenés qui ont besoin de se rassurer.

Une éolienne danoise, c'est quand même plus classe.

mardi 14 février 2006

Une "chance" sur vingt mille

Depuis que je suis tombé malade, j'ai eu maintes fois l'occasion de répondre à la curiosité de mes interlocuteurs sur l'origine de ma leucémie. C'est que la question lancinante du "pourquoi" n'a cessé de revenir sur le terrain des interrogations inquiètes. Moi-même, je confesse me l'être souvent posée : pourquoi moi, et pourquoi cette maladie ?

Comment expliquer l'inexpliquable ? Comment justifier d'une maladie qui touche à la fois hommes, femmes et enfants, jeunes et vieux, ouvriers et CSP+ sans aucune raison valable ? La leucémie est un accident. Elle n'a aucune origine connue. Tout au plus a-t-on remarqué une expansion de la maladie dans les bassins de population touchés par une forte radioactivité. Le nuage de Tchernobyl s'étant arrêté à nos frontières (la menace Sarkozy, peut-être), la leucémie continue de frapper 3000 personnes par an, en France. Une sur vingt mille. Ce sont les statistiques, on peut les remuer dans tous les sens, elles ne disent rien de plus...

Ce qui est toujours surprenant, c'est de noter l'insatisfaction latente des gens une fois qu'ils ont fini de vous poser toutes les questions dites pertinentes : "Ce n'est pas héréditaire ?" Non. "Ce n'est pas à cause de la clope ou de l'alcool ?". Non plus. "T'es sûr que cela n'a rien à voir avec la pollution ou la tension artérielle ?". Non, non, non. "Ben alors, c'est à cause de quoi ?".

A cause de rien. C'est juste comme ça.

"Alors, ça aurait pu tomber sur moi ?". Oui.

J'en conclus régulièrement que le cerveau humain n'est pas équipé pour tolérer une absence totale d'explications. Et pour un peu, je finis toujours par être désolé de ne pas avoir trouvé de réponse satisfaisante, à tout le moins plus rassurante.

jeudi 9 février 2006

A l'école cioranique

J'ai lu à la fin de l'année dernière un livre d'entretiens consacré à Cioran.

CioranPas forcément le type de lectures indispensables quand on est au creux de la vague, mais une révélation tout de même. Cioran, sur la fin de sa vie, interviewé par des journalistes, des écrivains, des potes. Cioran, fidèle à lui-même, mais qui sort un peu de sa coquille jusque là limitée à une succession d'aphorismes dégoulinant d'optimisme et de joie de vivre. "Précis de décomposition", "De l'inconvénient d'être né", "Syllogismes de l'amertume", y a pas à dire, le père Cioran savait y faire niveau titres.

L'avantage de l'entretien, c'est que cela donne une nouvelle vigueur à la pensée de ce génie longtemps méprisé. Ca se lit avec une certaine euphorie (le type d'euphorie qui vous saisit quand vous avez la sensation d'aborder des choses essentielles) mâtinée de fébrilité. Cioran revient sur ses convictions les plus profondes : la vie n'a aucun sens, elle a juste un cours. Et puisque rien n'a de sens, la notion même d'objectif (et son corollaire, l'envie) est ontologiquement corrompue. L'univers est frappé de nullité, et rien ne serait susceptible de mériter notre attention. Du coup, Cioran s'est beaucoup et longtemps ennuyé. Sa description de l'ennui donne certaines de plus belles lignes de ce livre. "L'ennui est un vertige tranquille, monotone ; c'est la révélation de l'insignifiance universelle, la certitude, portée jusqu'à la stupeur, que rien n'existe au monde qui puisse nous convenir ou nous satisfaire (Note : je me demande si Cioran avait une vie sexuelle). A cause de cette expérience, je n'ai rien pu faire de sérieux dans ma vie. Pour dire la vérité, j'ai vécu intensément, mais sans pouvoir m'intégrer à l'existence. Ma marginalité n'est pas accidentelle, mais essentielle. L'expérience que je viens de décrire n'est pas nécessairement déprimante, car elle est parfois suivie d'une exaltation qui transforme le vide en incendie, en un enfer désirable..."

Les failles existent, et Cioran, le premier, les reconnait. Ne croire en rien, ce n'est simplement pas possible. Dès lors que l'on fait le choix de vivre, c'est qu'on y croit au moins un peu. Même un tout petit peu. C'est d'ailleurs le seul choix essentiel qui rend la vie acceptable : l'idée que le suicide existe permet de supporter la vie et de se sentir libre. On est là au coeur du paradoxe principal de Cioran : sa passion pour l'existence rachète son dégout de la vie. J'adore.

L'autre faille concerne l'action, ou plutôt l'absence d'action. Ne rien faire est une forme d'aboutissement, une conclusion qui semble logique quand on ne croit en rien. Ou, a contrario, quand on a trop cru, et qu'un idéalisme un peu fragile (et puéril ?) est venu se fracasser sur l'écueil de la complexité du monde et des relations interpersonnelles en milieu souvent hostile. Sauf que... A un moment, on est aussi ce que l'on fait.

Je me trouve assez doué pour "être". Je comprends les gens, je me sens en empathie avec eux, et j'ai souvent les bons réflexes et les mots qui vont avec. "Faire", je sais faire, mais cela m'ennuie souvent. Quand je me plonge dans une entreprise, quelle qu'elle soit, j'ai indispensablement besoin du regard de l'autre pour aller jusqu'au bout de ma tâche. Faire pour faire n'entre pas dans mon champ de compétences ni d'envies. Quand je fais, c'est soit parce qu'il faut bien manger et dormir (des avantages d'avoir un estomac exigent et un sommeil léger), soit parce qu'il est tout simplement hors de question que je déçoive mon chef/commanditaire/mentor/celui ou celle qui attend de moi des résultats.

Quand on fait remarquer à Cioran qu'il a beaucoup écrit, et que, de ce point de vue, son éloge de l'inactivité est contestée par sa propre production, il rétorque qu'il n'a fait qu'apaiser un bouillonnement intérieur épuisant en écrivant ad nauseam combien il haissait la vie. Au final, Cioran n'accorde d'intérêt qu'aux seules et rares rencontres exceptionnelles qu'il a faites au long de sa vie. Et dit sans jamais vraiment le dire que seul l'amour (et la rencontre de deux intimités) peut tout.

Ce livre est un chef-d'oeuvre.


PS : dans un registre radicalement différent, le livre d'entretiens de Primo Levi est également merveilleux.

mercredi 8 février 2006

Radical (vraiment très) chic

RadicalJ'ai découvert il y a quelques semaines un blog qui n'en finit pas de me bluffer. C'est un blog très éloigné du mien. Rien de (très) personnel dans les propos de Guillermo, pas d'intrusions quotidiennes dans sa vie privée ni d'atermoiements sur un éventuel mal de vivre et la difficulté d'être. Juste (mais quel "juste" !) un regard précis et précieux sur l'actualité, des éditos magistraux qui n'ont rien à envier à leurs homologues de la presse payante. Une vision du monde.

Guillermo est de gauche. Ca se lit dans chaque ligne de sa prose. Pas d'une gauche rétrograde casse-couilles, pas d'une gauche primaire et vindicative, pas d'une gauche figée dans ses certitudes. Pas d'une gauche, enfin, ramollie par des années d'impuissance et de lendemains qui déchantent. Non, Guillermo, lui, il fait dans la classe internationale, le radical très, très chic.

D'abord, rien n'est gratuit dans ses textes. Ensuite, son militantisme pourtant affiché l'exclut d'emblée des discours partisans parce qu'il refuse les dogmes, les réflexions faciles et tout ce qui s'apparente de près ou de loin à un cliché. Qu'il traite des caricatures de Mahomet, du CPE ou de l'antisémitisme présumé de Chavez, Guillermo essaie (et c'est ce qui me botte le plus) de pousser la réflexion, la triturer, la stimuler, la chahuter aussi loin que son cortex cérébral le lui permet. Et le bougre a des neurones en bon état ! L'esprit critique et l'équilibre sont, de façon très claire, les deux mamelles du bonhomme. Rien n'est en trop, c'est éclairé et éclairant, jamais pontifiant ni donneur de leçons. C'est beau, c'est bon, et on se sent un peu plus intelligent après avoir lu ses textes.

Guillermo, président !


EDIT : attention, coincidence absolument énorme. Au moment même où j'écrivais ces mots, Guillermo se fendait d'un billet sur ma critique des Bronzés. Nous ne nous étions jamais parlés avant. P'tin, Guillermo, t'es mon ami pour la vie.