En 1977, dans la cour de récréation de l'école où je faisais mon CP, Boris est venu m'entreprendre et m'a dit sur un ton calme mais non dénué d'un certain enthousiasme : "Est-ce que tu veux faire partie de ma bande ?". Plus qu'un choc, cela a été un véritable séisme. Il faut dire que Boris était de loin le gamin le plus charismatique de la classe : frondeur et intelligent, extraverti mais pas lourd, franc sans être méchant, Boris était l'exemple du gamin bien dans ses basques. Malgré la jubilation intérieure que je ressentais, je gardais un certain quant-a-soi et lui demandais simplement : "Y a qui dans ta bande ?". Il me répondit sans forcer, toujours avec cette placidité que je trouvais épatante : "Pour l'instant, y a que moi. Mais si tu viens, on sera deux !".
Enorme, c'était énorme. J'acceptais évidemment sur le champ. Et je me souviens de notre parade de mâles heureux et intrépides qui, épaules contre épaules, hurlions à tue-tête : "Qui veut faire partie de notre bande ?". Les candidatures affluèrent, mais nous n'acceptames que Frédéric après des tests assez poussés dont je ne me rappelle plus la nature exacte. C'était la première bande de ma vie, la plus heureuse. Nous n'étions pas mus par un instinct grégaire, nous nous étions juste choisis.
Depuis, les années ont passé (28 précisément), et je me suis enfoncé dans un individualisme dont je cerne très exactement les limites. Mais c'est plus fort que moi : les castes m'emmerdent, les tribus et leurs coteries sont la lie de l'humanité. Je ne parle même pas des communautés (toutes les communautés, en général, les religieuses, en particulier) qui me feraient sourire si elles n'avaient pas vampirisé et sucé le sang de générations entières d'individus malléables et moutonniers. Je suis indiscutablement de gauche dès qu'il s'agit de réduire des inégalités, réparer des injustices, mais totalement réfractaire à l'ambiance kibboutz et à toute forme de clanisme.
Aujourd'hui (hier aussi ; ces temps-ci, quoi), cela me pèse un peu. Pour autant, je n'envisage pas de reconstituer une ligue dissoute. Du reste, je n'ai plus de nouvelles de Boris depuis plus de 25 ans. Et si l'union fait probablement la force, l'union d'olibrius qui pensent pareil ou aiment les mêmes choses, ça me hérisse vite le poil - que j'ai particulièrement dru et foisonnant depuis qu'il a repoussé. Du coup, j'ai bien envie de vous proposer le marché suivant : est-ce que vous voulez faire partie de ma bande, la bande de ceux qui ne font partie d'aucune bande ?
On ne ferait strictement rien à plus de trois (sauf cas exceptionnels qu'il conviendra d'envisager sans précipitation), on se réunirait à intervalles très irréguliers au mépris de la périodicité, on parlerait peu. Mais on échangerait beaucoup. Si vous avez d'autres idées d'activités individualistes auxquelles nous pourrions nous livrer en bande, je reste à votre écoute.
Mieux, je suis votre homme. Notre bande est appelée à un brillant avenir pour peu qu'elle se donne les moyens de ne rien faire ensemble !
PS : à ceux qui s'engouffreraient dans la brèche insidieuse de mon adhésion au PS, je répondrais qu'il s'agit là au mieux d'un accident de l'histoire (ladite adhésion date du 22 avril 2002), au pire d'une contradiction assez mal assumée (mais là où je suis vraiment trop fort, c'est que j'assume mes contradictions non assumées !).