J'ai recommencé à conduire.
Ca m'a pris la semaine dernière comme une envie de pisser. Je suis retourné à l'auto-école, j'ai dit "Bonjour Mesdames" et rajouté : "Cette fois ci, c'est la bonne" devant leurs mirettes interloquées.
Il y a pourtant comme une entêtante malédiction qui plane autour de ce papelard purpurin normalement signé par la Préfecture à l'âge des premiers émois. Tout a commencé en 1991, j'avais vingt ans à peine, et j'étais alors un jeune homme convaincu de ses capacités et confiant en ses moyens. Tout le monde avait son permis de conduire (97% de la population, en fait), moi aussi, je l'aurais.
Trois semaines passées, l'auto-école, alors sise du côté de la place Saint-Georges, faisait faillite et emportait avec elle quelques milliers de francs payés d'avance et mes premiers désirs de conduite. Pas du genre à désespérer, je stimulais mes pieds à la conquête de nouveaux mondes, et prenais mon temps ainsi que les transports en commun. Cinq longues années plus tard, jeune et bel éphèbe dans la force de l'âge, je songeais que l'acquisition de nouvelles connaissances en matière de maniement d'une automobile me seraient fort utiles pour me déplacer d'un endroit à un autre distant de plusieurs kilomètres. Et ce sans prendre ni le train, ni le bus, ni le taxi, ni le métro. Déjà, ma faculté de raisonnement impressionnait mes contemporains.
Je repérais une auto-école proche de mon domicile, passais le code de la route avec brio (deux fautes) et me faisais un nouvel ami en la personne d'un moniteur de conduite fort capable - il savait conduire ! - et extraordinairement antipathique.
Maurice (nous l'appellerons ainsi) était un phénomène : d'une intelligence peu commune (inexistante, en somme), Maurice donnait l'impression de passer son temps à réfléchir. Que l'on soit arrêté à un stop, dans l'attente d'un feu vert, en pleine manoeuvre de dépassement ou en train de prendre de l'essence, Maurice semblait bander ses neurones et prenait avec avidité la pose du penseur. Pour un peu, on aurait dit un guitariste du cerveau, toute corne dehors pour protéger ses synapses d'une stimulation trop douloureuse. Maurice était con, vraiment con. Ce qui ne lui suffisait pas. Car Maurice était méchant. Très méchant. Il n'a eu de cesse de me décourager, de stigmatiser mon incompétence crasse, de me renvoyer à mes insuffisances. Cet homme était un exemple d'intolérance aux frustrations, et la frustration, c'était moi !
Au bout de quarante heures de conduite, j'étais conditionné ; persuadé que je mourrai au volant, et qu'il était encore temps d'abandonner. Ce que je fis avec aisance, et sans coup férir. C'est bien le seul moment où j'étais à l'aise dans une auto-école : quand je l'abandonnais ; et laissais le champ libre à des générations de conducteurs plus talentueux que moi.
Après un septennat de mobilité (toujours) réduite, je réalisais que j'allais bientôt devenir papa. Et que c'était vraiment la honte de ne pas être foutu d'emmener le grand au judo, et la petite à la gymnastique rythmique et sportive. Dans mes phantasmes très convenus de paterfamilias, les filles jouaient avec des rubans et les garçons avec la ceinture de leur kimono. Le ventre de LN s'arrondissait, et moi, humble devant l'Eternel, je franchissais une troisième fois le seuil d'une auto-école, à quelques encablures du cimetière Montmartre.
De fait, alors que j'obtenais le code une deuxième fois (une seule faute !), que j'en étais à ma vingtième heure de conduite (Richard et Michel, mes deux moniteurs attitrés me trouvaient moyen, sans plus. Sans moins, non plus), cette idiote de leucémie s'en mêlait et venait interrompre le cours lumineux de mes aventures mécaniques.
Dix mois plus tard, joie et santé retrouvées, Romane bel(le) et bien née, c'était vendredi dernier. J'ai reconduit, donc. Deux heures. En ville et sur l'autoroute. Martine, ma nouvelle instructrice, a écrit en gros et en rouge : "PAS TROP MAUVAIS POUR UNE REPRISE".
Ca y est, c'est sûr, je tiens le bon bout.